Tantôt par la performance, tantôt par l’image ou la poésie, l’artiste montréalais Kamissa Ma Koïta décortique les relations intersubjectives qui constituent le corps social. Ses préoccupations concernent en particulier les vecteurs de domination des personnes marginalisées et leurs conditions de vie. De fait, l’art de Koïta réside dans son engagement afroféministe, queer, antiraciste et décolonial. L’ensemble de son travail fait foi de sa méthode sensible et de son approche résolument activiste.

Une part importante de sa pratique s’appuie sur des manœuvres visant à révéler les inégalités sociales. En 2017, dans le cadre de sa résidence à La Centrale Galerie Powerhouse, Koïta pastiche l’emblématique portrait de groupe des fondatrices du centre d’artistes. Sur un nouveau cliché, celles-ci sont remplacées par des femmes noires, de façon à dévoiler l’homogénéité blanche de la photographie d’archive. L’année suivante, l’artiste procède de même avec le portrait des célèbres signataires de Refus global à l’occasion de l’expo­sition Refus contraire à la Galerie de l’UQAM, laquelle faisait référence au 70e anniversaire du manifeste. Intitulée Nous serons universel le.s (2018) et coprésentée par le OFFTA, l’œuvre performative pousse toutefois plus loin cette stratégie. Koïta y développe une expérience immersive. L’idée était d’inviter une visiteuse ou un visiteur de race blanche à pénétrer seul dans une section isolée de la galerie où elle ou il se verrait ignoré par une dizaine de personnes noires réunies dans une ambiance amicale. Ainsi repoussée en marge, où même la posture de témoin s’avérait inappropriée, ladite personne se retrouvait totalement tributaire du groupe, dépendamment de son appartenance ou non à la majorité. Quant à l’assistance de couleur, celle-ci avait la liberté de participer aux discussions et aux activités du groupe à des degrés divers. L’expérience mise en scène suffisait alors à ébranler ponctuellement le sentiment d’assurance qu’offre le privilège de se fondre à la communauté raciale qui domine l’espace social, les icônes et l’histoire des organisations artistiques locales.

ReenactementNous serons universel.le.s (2018)
Présentée dans le cadre de l’exposition Refus contraire Galerie de l’UQAM, Montréal
Photo : Camille Richard

En plus de recourir à cet effet de contraste entre majorité et minorité, Koïta fait appel à l’oralité dans une logique de conscientisation du public. Ses performances Vous’autres (2017) et Dissonance cognitive (2018), présentées respectivement aux centres d’artistes Skol et Dare-Dare, confrontent toutes deux directement le public aux stéréo­types touchant les personnes afro­descendantes. Dans la première, Koïta énumère de mémoire les microagressions dont il a été la victime, tout en mangeant des morceaux de fruits exotiques qu’il coupe à la machette, les recrachant dans un acte provocateur visant un auditoire majoritairement blanc. Dans la seconde, l’artiste occupe l’espace public entouré de panneaux-miroirs sur lesquels sont inscrites des phrases telles que « pas capab’ de t’intégrer » ou « t’es belle pour une noire ». Lorsque les gens s’approchent pour y lire les inscriptions, il saisit l’occasion pour engager avec eux un dialogue à propos du racisme au Québec. Dans les deux cas, il s’agit de créer des situations inusitées, à la fois relationnelles et artistiques, et de contrer la banalisation de la violence à laquelle les personnes racisées sont en proie en incitant le public à réfléchir à sa propre posture. L’astuce des performances réside ainsi dans une prise de parole mêlant confidences et dénonciation, dont la portée éducative se situe à la limite de l’accompagnement et de la confrontation.

Koïta use de l’art pour reconsidérer les représentations sociales et l’image comme un espace de transformation de soi.

Toujours dans une perspective militante, quoique moins didactique, Koïta fait du collage un procédé d’autonomisation. Son exposition TransFormation, présentée à la galerie Never Apart (2019), s’avère éloquente à cet égard. Elle comporte cinq estampes numériques de grand format où l’artiste travaille sa propre image dans une démarche d’autovalidation parallèle à son processus d’affirmation (coming out) en tant qu’homme trans. L’iconographie exhibe des corps, tantôt virils, tantôt charnus et féminins, affublés d’attributs ostentatoires (masques, bijoux et vêtements) adoptant des poses typées. L’univers graphique où prédominent le rose, le violet et le bleu mêle la photographie aux interventions griffonnées et aux motifs grossièrement pixellisés. Il donne à ces corps un aspect à la fois resplendissant et énigmatique. Deux de ces collages ont d’ailleurs été présentés auparavant dans le cadre de l’expo­sition D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui (2018) au Musée des beaux-arts de Montréal. En collaboration avec le collectif The Woman Power, Koïta a produit quelques-unes des images réunies sous l’œuvre intitulée Les vraies demoiselles d’Avignon. Cette dernière vise à représenter le corps féminin de manière positive et décoloniale, non plus impassible, anonyme ou fétichisé au titre de figure exotique. De telle manière, les images s’affranchissent du fantasme hétéromasculin et eurocentré qu’incarne l’iconique peinture de Pablo Picasso.

Koïta use de l’art pour reconsidérer les représentations sociales et l’image comme un espace de transformation de soi. Que ce soit par le collage, le récit ou l’expérience, il donne voix à une pratique généreuse, chargée d’empathie et tournée vers la réparation du corps social. 

TransFormation, 2019 Crédit : Kamissa Ma Koïta