En ces temps de pandémie, on a beaucoup vanté les vertus de l’art, mais, ce faisant, on a souvent réduit ses fonctions à « divertir » et à « rassurer ». Quand on aborde une œuvre exigeante et riche comme celle de Manon Labrecque, on se dit que l’art a des fonctions bien plus nombreuses et mystérieuses. Ses vidéos et ses installations séduisent par leur inventivité et leur drôlerie, mais elles révèlent aussi des coins d’ombre, s’autorisant même à provoquer des malaises et des vertiges. Vidéographe et Dazibao présentaient il y a deux ans, dans le cadre des soirées dv_vd, Manon Labrecque : créer à bras-le-corps, un programme conçu par l’artiste elle-même et comprenant sept œuvres datant de 1990 à 2018. Ce programme a ensuite été mis, en 2019, à l’affiche de la plateforme Vithèque. Nous avons eu envie d’entendre l’artiste nous parler de sa façon singulière d’aborder la création.

Charles Guilbert – On sent que créer, pour toi, c’est partir à l’aventure. D’ailleurs, dans carnet de voyages (2005), un certain parallèle est établi entre l’exploration des astronautes sur la Lune et ta propre recherche, sur la terre ferme.

Manon Labrecque – Quand je crée, je me sens, en effet, animée par un fort désir d’agir, une sorte d’état d’urgence bienfaisant. J’ai besoin d’expérimenter physiquement les choses pour engendrer le mouvement créateur : devant la caméra, derrière la caméra, avec les
matériaux dans l’atelier… Parfois, la recherche se transforme en périple et en quête personnelle, comme ce tournage dans le désert de Gobi, pour silences nomades (2012). Mes explorations vidéo sont liées à mes déserts, à mes lévitations et à mes densités intérieures.

La gravité est d’ailleurs le sujet central de carnet de voyages.

Ma recherche portait sur la loi gravitationnelle, mais aussi sur diverses gravités intérieures. C’est ce qui m’a amenée à créer des états de chute et d’envol. La marche, aussi, qui est notre premier lien avec la terre, s’est mise à m’intéresser comme phénomène. J’aime remettre en question l’ordinaire, ce qui va de soi et, pour cela, je cherche à retrouver la candeur et l’enthousiasme de l’enfance.

La solitude semble un thème important dans ton œuvre. Tu te mets souvent en scène seule, comme en retrait du monde.

Je suis une personne de nature solitaire. Et j’aime être seule dans mon environnement pour créer; cela me permet d’aller au-delà de mes inhibitions. Cependant, mes thèmes de prédilection sont plutôt la vie et la mort, la dualité, la transformation et le jeu.

entrevue (avec une célébrité) (2018-2009) Vidéo dv-SD, couleur, stéréo, 4 min 47 s Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Habiter l’image et habiter le monde semblent, pour toi, liés.

Oui, sûrement… L’image devient pour moi un terrain de jeu. J’aime jouer avec la limite du cadre, avec ce qu’il cache et révèle. Le cadrage est semblable à notre perception de la réalité : une infime portion subjective de l’infini du réel.

Le personnage que tu incarnes dans tes vidéos jette souvent des regards directement à la caméra. Pourquoi ?

Je cherche par là à enraciner l’expérience humaine et artistique en établissant une certaine complicité avec les spectateurs, comme si je leur disais : vous m’observez, mais je vous observe aussi !

Dans carnet de voyages, tu filmes souvent ta bouche en gros plan, comme pour établir un rapport d’avalement avec l’image.

Oui ! Manger les images, les goûter, les métaboliser pour mieux les comprendre. Vivre avec elles une expérience totale. Il y a peut-être derrière ça un petit fond cannibale [rires] : manger la chose pour s’en approprier les pouvoirs…

À la fin des vidéos selfie (2015) et double (2011), un flou transforme ton corps en une forme fantomatique : noire dans la première, et très claire dans la seconde. Quel est le sens de cette transformation ?

Je crois que c’est lié au désir de quitter volontairement l’image superficielle qu’on se fait de soi-même, de suspendre le fait même de s’identifier à une image de soi qu’ont générée les expériences en famille et en société. Laisser tomber les contours, les limites de soi… c’est un sujet que j’ai aussi beaucoup exploré dans c’taujourd’hui qu’ (1999).

Est-ce ce même désir d’authenticité qui t’amène à ne pas cacher les outils qui servent à capter tes sons et tes images ? Ils sont omniprésents dans tes œuvres.

Je cherche à accéder à l’esprit des outils, à leurs secrets, et aussi à leurs non-dits. En création, ce sont mes amis. Ils sont… sacrés. Je veux les honorer. Et comme je le fais avec celles de mon corps, j’aime travailler avec leurs limites. Il y a là vulnérabilité, donc force sensible. Je montre l’appareillage parce qu’il fait partie de l’expérience. Les outils deviennent aussi souvent, pour moi, une source d’inspiration.

Tu arrives parfois à faire en sorte que les bruits que produisent ces appareils expriment des états subjectifs, comme ce bruit d’ambiance qui devient assourdissant à la fin de entrevue (avec une célébrité) (2018), vidéo dans laquelle tu interviewes, sans un mot, une tomate.

Les outils nous réservent parfois des surprises : par exemple, le fait de faire entendre des sons venus de l’intérieur, comme notre cœur qui bat. Avec entrevue (avec une célébrité), mon but était d’exprimer un état de silence candide et simple. Si j’ai augmenté, à la fin, le fond sonore jusqu’à -0,5 dB, c’était pour témoigner de ce qu’on n’entend pas avec nos oreilles ordinaires : le cœur de l’espace, l’énergie potentielle, la force du silence.

Même quand il est synchrone, souvent, tu transformes le son, tu l’exagères.

Pour moi, le son est l’âme des images en mouvement. Il témoigne d’une présence que l’on ne voit pas dans l’image. Je cherche à créer une expérience physique et affective en mettant en tension le son et l’image.

Mais tu te tiens toujours au seuil de la parole…

Pour moi, les mots sont très limitatifs. Je préfère de loin lire entre les lignes… Si j’avais à choisir entre la parole et le chantonnement, je choisirais le chantonnement.

Peut-être est-ce cette quasi-absence de mots qui donne une tonalité particulière à tes vidéos, à la frontière entre la farce et la tragédie…

J’oscille entre les deux, en effet. Sans doute parce que j’aime le mouvement, les transformations. Quand on pousse l’humour à la limite… il devient tragédie. Et l’inverse est vrai. Avec l’humour, on peut délicatement ouvrir le cœur des gens et, alors, il devient possible de communiquer des choses délicates.