Le prix Saidye-Bronfman récompense des artistes pour l’excellence de leur travail dans le domaine des métiers d’art. Cette année, il a été attribué à Susan Edgerley, « artiste du verre » : reconnaissance amplement méritée. Ses installations manifestent une maîtrise incontestable de son matériau, tout en possédant plusieurs strates de signification : évoquant les cycles naturels, elles dépassent ce niveau pour accéder à une portée plus philosophique. Sérénité et fragilité s’enchevêtrent inextricablement.

«Je n’aime pas être définie », indique Susan Edgerley dans la capsule vidéo faite pour le Conseil des arts du Canada à l’occasion de la remise du prix. Pourtant, elle n’a pas toujours utilisé le verre comme seul matériau. Durant les années 1980, elle se sert du papier fait main, du métal (le cuivre et le métal forgé en particulier), du fil de fer barbelé, du bois, du textile et de la pierre.

« Ma passion pour l’art a commencé par la céramique. Je l’ai étudiée au Sheridan College, à Toronto, en même temps que le verre. Ces deux matériaux sont très physiques et les équipements se ressemblent, les fours notamment. C’était le tournage en céramique que je trouvais intéressant. Il y avait seulement cinq ateliers à Sheridan, avec des professeurs vraiment passionnés par leur travail. Tout le monde faisait ce qu’il voulait, explorait, se croisait, la situation idéale pour apprendre, qui permet de développer son propre langage. » L’évolution ultérieure confirmera que Susan Edgerley sait choisir le matériau approprié à l’expression de ses préoccupations plastiques et de ses convictions. La céramique sera rapidement délaissée au profit du verre.

First Letter (2008)
Installation murale de la série Ombre et Lumière (détail)
3 m x 2,8 m x 0,16 m
Photo : Michel Dubreuil

« Je suis partie de Sheridan parce que j’ai rencontré François Houdé. Lorsque j’y ai exposé, à la fin d’une session, une rose a été déposée sur un de mes socles et je ne savais pas par qui, et c’était lui qui avait fait ce geste incroyable. Par la suite, nous nous sommes croisés quelques fois et il m’a parlé de son projet [Espace Verre] qui avait une dimension internationale. Je suis retournée à Montréal pour y enseigner. [Au début,] il y avait seulement le bâtiment, c’était un moment d’ajustement. » C’est ainsi que Susan Edgerley passera plus de vingt ans à enseigner. Le prix Saidye-Bronfman est aussi attribué pour la contribution sociétale de l’artiste à son domaine : elle a implanté le premier programme collégial en verre au Québec et a aussi développé le programme Fusion, une plateforme de transition pour les diplômés en verre.

Susan Edgerley trouve le jury du prix audacieux, dans la mesure où son travail sort de l’acception traditionnelle du métier d’art. En effet, pour elle, la maîtrise de la technique est importante, mais il faut la dépasser. « Dans le milieu du verre, on reste dans les mêmes trajectoires, et on les décline en nuances fines. J’ai besoin de plus d’évolution. Je travaille par série, et je change quand je sens qu’elle s’épuise. » À l’heure actuelle, elle réalise de grandes installations murales, dans lesquelles le matériau est transformé par le chalumeau, œuvres qui constituent la série Ethereal, débutée en 2002. Elle y fait allusion au monde naturel, dont nous sommes partie intégrante, selon elle.

J’ai évolué vers une perspective plus inclusive. Et celle-ci l’est devenue tellement que, dans un sens, ça m’a rattachée au monde naturel. Observer le cycle des choses pour comprendre finalement que nous en faisons partie. Se rattacher à une certaine réalité. 

L’artiste se qualifie de « soft feminist », et pour se faire comprendre, elle met en contraste la position de Judy Chicago, plus militante que la sienne, qui est une prise en compte de la féminité et des embûches créées par la société patriarcale. « Ma première série était très féminine, très douce, elle parlait beaucoup du geste d’accueil. La deuxième, les Épouvantails (1988-1993), consti­tuait une introspection féminine, [où je m’interrogeais sur] qui j’étais dans la société, [sur] les préjugés contre les femmes, sans que ce soit revendicateur. » En effet, Les Berceuses (1984) sont des œuvres tout en rondeur, évoquant l’abri. Mais on peut aussi y déceler des références à la Lune, associée depuis très longtemps à la féminité par diverses civilisations, dont celle de la Grèce antique : Artémis, déesse de la chasse, était une personnification de cet astre.

« J’ai évolué vers une perspective plus inclusive. Et celle-ci l’est devenue tellement que, dans un sens, ça m’a rattachée au monde naturel. Observer le cycle des choses pour comprendre finalement que nous en faisons partie. Se rattacher à une certaine réalité. » Sa série Seed Sower (1994-2004) en est l’incar­nation. Des cocons de cuivre ou de verre recueillent les potentialités à venir dans une grande variété de textures et de couleurs. Les installations murales apparaissent à cette époque, et concurremment éclot la série Ethereal, qui comporte des œuvres majeures. Ce travail de maturité révèle une grande artiste et propose deux avenues : les œuvres évoquant l’écriture et celles s’apparentant aux cycles naturels.

Unfurl (2010)
Installation murale (détail)
1,5 m x 2,3 m x 0,15 m
Photo : Michel Dubreuil

En tant que commissaire de l’exposition Lignes, qui s’est tenue au Musée de Lachine en 2010, j’avais retenu deux œuvres de Susan Edgerley : First Letter (2008) et Memory (2007). Celles-ci reproduisent la disposition d’une lettre ou d’un texte dont l’alphabet nous serait inconnu : de fragiles tiges de verre, à l’extrémité colorée, s’alignent régulièrement ou s’interrompent, comme si l’émotion avait entrecoupé leur inscription. Ces grandes installations murales se démarquent dans le travail de l’artiste. Elles tirent leur source des poèmes (non publiés) que rédige Susan Edgerley. L’artiste tire parti de l’espace qui lui est offert pour créer des œuvres qui mobilisent non seulement la vue, mais qui englobent aussi le corps du regardeur.

Chatoiement (2008), Within Grace (2014) ou Unfurl (2010) réfèrent à la fois à un processus biologique (fertilisation, expulsion d’un corps étranger, division cellulaire…) et à la spirale ou au cercle, figures géométriques et symboliques. La spirale évoque l’infini, et le cercle, la répétition du même. Par la combinaison de ces symboles et grâce à la délicatesse des branches de verre, l’artiste approfondit son propos sculptural. « Le verre est un matériau poétique, autant que les mots mis ensemble. La poésie est une façon d’aborder la création. Le verre me laisse beaucoup d’espace pour ma création et chacun peut l’interpréter différemment. Regarder le verre dans l’infinité de ses possibilités : aucune autre matière ne le permet. Il a un très vaste potentiel. »

Je ne saurais terminer cet article sans souligner la part importante que l’artiste accorde à la personne réceptrice de ses œuvres dans la cocréation d’un récit. « Je veux accompagner la matière dans un voyage de découverte. Le verre, c’est les mots d’une phrase mis ensemble pour exprimer quelque chose. Les gens apportent leur histoire à celle de l’œuvre. »