Plus de vingt-cinq ans après une rétrospective (1980-1995) très remarquée au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), le sculpteur Gilles Mihalcean récidivait au 1700 La Poste avec une nouvelle mouture (1991-2021), très attendue, de ce qu’il appelle ses « appareils de narration ».

Cette fois-ci, réunies sous le titre de Retournements et détournements, une trentaine de constructions, de toute nature sculpturale, occupaient diversement les trois niveaux (y compris le coffre-fort) de l’espace atypique de l’ancien bureau de poste qui avait grand-peine à les contenir. Il faut dire que la perception adéquate des contes poétiques de l’artiste nécessite, depuis plus de cinquante ans, presque autant d’espace que de temps.

Faut-il rappeler que Mihalcean, contre toute apparence eu égard à la facture et aux enjeux de son travail, est un artiste à peu près autodidacte. Son cursus se limite à une année passée à l’École des beaux-arts de Montréal, vers la fin des années 1960 (donc au beau milieu de l’omniprésente révolution étudiante), dont il se rappelle essentiellement les leçons d’Ulysse Comtois qui sera pour lui une sorte de mentor et qui l’invitera, peu de temps après, à enseigner avec lui à l’Université Laval de 1972 à 1979. Entre-temps, la première sculpture de Mihalcean, Cancer (1969), aura été primée au Concours artistique de la province de Québec et acquise pour le Musée d’art contemporain de Montréal. À l’époque, je connaissais bien Ulysse qui, pourtant économe de propos trop élogieux, m’avait dit :
« Ce garçon est un génie ! »

Entre-temps, la première sculpture de Mihalcean, Cancer (1969), aura été primée au Concours artistique de la province de Québec et acquise pour le Musée d’art contemporain de Montréal. À l’époque, je connaissais bien Ulysse qui, pourtant économe de propos trop élogieux, m’avait dit : « Ce garçon est un génie ! »

Par ailleurs, la Roumanie est aussi présente dans les gènes de Mihalcean qui s’appelait Marchand avant qu’il ne décide de remonter dans son ascendance pour saluer ses ancêtres : d’abord un grand-père fabricant de statues religieuses en plâtre – de là peut-être l’importance de ce matériau dans ses œuvres récentes – qu’il distribuait dans les églises environnantes et, surtout, un arrière-grand-père qui « était vraiment un artiste1 » et qui avait consacré sa vie à la sculpture. En quelque sorte, deux lointains compatriotes du grand Brancusi, un autre mentor de notre artiste, qui répétait volontiers : « Regardez mes sculptures jusqu’à ce que vous les voyiez. » De son côté, Mihalcean écrit dans le même esprit : « Comme les chaussures, c’est à l’usure qu’on apprécie une sculpture », ou encore « La sculpture aime vieillir, c’est peut-être pourquoi souvent on ne la comprend pas2 » et surtout, en réponse à une question de Marie-France Beaudoin alors commissaire au Musée d’art de Joliette : « Il me faudra la plupart du temps plus ou moins une année complète d’essais, de constructions et de déconstructions sous le regard terrifiant du doute, pour qu’aboutisse enfin et à l’arraché l’assemblage final de la sculpture3. »

Gilles Mihalcean, Spaghetti (2020), Le nouveau paysage (1991-2021), La Voie lactée (2020)
De gauche à droite : Gilles Mihalcean, Spaghetti (2020), Le nouveau paysage (1991-2021), La Voie lactée (2020), 1700 La Poste. Photo : Richard-Max Tremblay

Ce long préambule pour redire l’importance du temps – et du doute ! – dans le travail de Mihalcean et dans celui du regardeur qui veut en faire l’expérience, deux tâches qui ne sont pas si étrangères l’une à l’autre. Dans un texte magistral de l’imposant catalogue produit par les Éditions de Mévius, l’historien de l’art Laurier Lacroix résume finement la situation : « La position que l’artiste occupe en tant que public au cours de la réalisation de la sculpture lui permet de considérer ce qu’il verrait s’il en était le spectateur. » On a parfois comparé ses sculptures à des fragments de contes relativement commodes à écouter. Ici, l’artiste réagit avec sa sagacité et sa diplomatie habituelles : « Contrairement au conte, qui narre par l’addition de personnages et d’événements, la sculpture le fait en les égarant. L’écrit avoue, la sculpture cache. » Cela dit, il ne s’agit jamais d’une mission impossible pour le regardeur. Déjà, au MAC, le conservateur Gilles Godmer s’empressait de rassurer le visiteur : « À chaque fois, il en sera donc plus ou moins ainsi : d’abord on est désarçonné, perplexe. Puis un élément plus particulièrement nous frappe. Curieux, on se déplace, on fait le tour (l’œuvre nous y invite), on s’approche, on s’éloigne un peu. Enfin l’ensemble finit par prendre un sens : des choses sont dites, qui ressemblent à l’ébauche d’une “histoire” (une suite d’images) proposée à notre lecture4. » On croirait entendre Mihalcean raconter la genèse de ses créations, sauf que l’artiste, pour sa part, est condamné à y mettre le temps !

Gilles Mihalcean, Septembre 2001, passage à tabac (2021)
Gilles Mihalcean, Septembre 2001, passage à tabac (2021) bois, métal et peinture 163 × 60 × 86 cm. Photo : Richard-Max Tremblay
Gilles Mihalcean, Buste (2020)
Gilles Mihalcean, Buste (2020). Photo : Richard-Max Tremblay

C’est dire combien il importe de toujours soigner la présentation de ces précieux – et capricieux ! – artefacts. Ainsi, je garde un très bon souvenir de la rétrospective de notre Musée d’art contemporain dont les grandes salles réservées aux expositions temporaires n’arrivaient qu’à accueillir une vingtaine d’œuvres qui occupaient résolument l’espace, et avec une grande justesse. Au 1700 La Poste, je me demandais s’il n’aurait pas été préférable de limiter, dans la salle principale du rez-de-chaussée, le choix des grandes sculptures à cinq ou six chefs-d’œuvre, par exemple, Autoportrait de Dieu (pour mon père) (1998), L’homme (2017-2020), Trou de ver (2009), Buste (2020), Le nouveau paysage (1991-2021) ou Baiser (2001) (à cause de Brancusi)… Tout le monde y aurait respiré plus librement, tant les sculptures (qui sont souveraines dans l’art poétique de Mihalcean et qui, répète-t-il, « sont toujours à faire ») que les visiteurs à qui elles demandent beaucoup d’attention à chaque tournant. D’autant que la mezzanine de La Poste – qui abritait habilement un ensemble savoureux de petites constructions (sagement) posées sur des socles – permettait une impressionnante vue à vol d’oiseau de la grande salle. Mais, cette fois, c’est l’éclairage – un élément qui était partie prenante de la scénographie du MAC – qui n’était pas à la hauteur du travail de Mihalcean. Pour ne rien dire du sous-sol, dont manifestement les scénographes de l’exposition ne savaient que faire… Quant à l’atelier reconstitué dans le coffre-fort de la maison, il est heureusement accompagné de textes de l’artiste qui est aussi orfèvre en matière d’écriture.

Tout bien considéré, il faudrait beaucoup plus de maladresses pour attenter à l’effet produit par les joyeux appareils de narration de Mihalcean, qui vient d’entamer son deuxième cinquantenaire de création et qui m’amène, pour finir, à paraphraser ce mot de Nietzsche : « Ce qui porte le sculpteur d’une œuvre à l’autre, ce qui soutient sa quête, c’est toujours cette “promesse de bonheur” que semble appeler la prochaine sculpture. » 

1  Charles Guilbert, « Du grelot au cosmos : entretien avec Gilles Mihalcean réalisé le 21 mai 2021, à Montréal », dans Gilles Mihalcean : retournements et détournements, dir. Isabelle de Mévius (Montréal : Éditions de Mévius, 2021), p. 117.

2  Les deux citations sont tirées de La société d’esthétique du Québec, L’art pense (Montréal : Université de Montréal et Galerie Jolliet, 1984), p. 58.

3  Marie-France Beaudoin, Gilles Mihalcean : Transgression d’un genre (Joliette : Musée d’art de Joliette, 2007), p. 19.

4  Gilles Godmer, « Portrait d’une sculpture », dans Gilles Mihalcean (Montréal : Musée d’art contemporain de Montréal, 1995), p. 11.


(Exposition)
Gilles Mihalcean : Retournements et Détournements
1700 La Poste
Du 15 Octobre 2021 au 16 Janvier 2022