À travers divers détournements matériels et visuels, l’artiste montréalais Guillaume Adjutor Provost démontre dans son exposition Belles eaux, présentée à Occurrence, l’inquiétude partagée de l’humanité pour l’instantanéité et la véracité des expériences affectives vécues dans notre quotidien virtuel du XXIe siècle constamment teinté par des filtres algorithmiques. L’époque actuelle est celle de la surenchère de l’évolution technologique, de l’expansion illimitée de l’industrie de l’écran et de l’(omni)présence du numérique. Notre société désincarnée et désillusionnée se tourne dorénavant vers des aspirations fictives, sortes de méta-univers issus des réseaux sociaux.

Par ce récent corpus pluridisciplinaire, Adjutor Provost pose les questions suivantes : comment penser les notions de liberté ou de libre arbitre, alors que nous extrayons de notre existence écranique, souvent à notre insu, des données tant factuelles qu’émotionnelles ? Comment envisager un monde où les émotions forment des unités d’observation, quantifiées, analysées et comparées ?

L’exposition illustre autrement les motivations, les pulsions et les tentations par lesquelles l’humanité est régie, qu’elles soient artificielles ou non. À cet égard, les écrits du philosophe hollandais Baruch Spinoza (1632-1677) publiés dans L’Éthique (1677) sont éclairants. Spinoza soutient que le désir mobilise l’être humain à passer aux actions, mais que l’affect influence la direction que prennent celles-ci. Ce dernier pose une distinction entre l’affection (affectio), et l’affect (affectus) qui relève plutôt de la force d’exister d’un être (conatus) ou de son effort à persévérer dans son être. La posture spinoziste permet à Adjutor Provost de recentrer l’importance des affects dans les trajectoires de ses propositions indicielles, créées de matières et de mémoires.

Les œuvres bidimensionnelles positionnées aux murs engagent mentalement les visiteuses et visiteurs dans les réflexions alternatives que l’artiste porte sur le devenir de l’affect. Les compositions renvoient à un lexique émotionnel par le truchement de référents visuels évoquant la joie, la nostalgie, la furie ou l’effroi. De fait, les tableaux sont réalisés par l’addition et la soustraction de teintures colorées appliquées à même des tirages photographiques argentiques d’images glanées sur lesquels Adjutor Provost a ajouté des distorsions esquissées. Il s’agit de dessins vifs exécutés de sa main non dominante. Dupliqués sur les images par un procédé mécanique d’impression, les traits inspirés des illustrations du peintre norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914) sont utilisés tels des motifs kaléidoscopiques. Les photographies (sur)teintes réfèrent à une infinité d’interprétations, mais montrent des substances qui influencent des situations de rencontres, comme du vin ou des plantes psychotropes, et des objets usuels inhérents à leur consommation, soit des verres à alcool et des cendriers. Par cette expérience de perception dépourvue de logique, l’artiste convoque l’inconscient, sans les règles de quelconques algorithmes déterministes. Les manipulations empiriques des images troublent les repères d’appréhension et trouvent un écho intrigant dans la pratique artistique d’Adjutor Provost intégrant le non-être, l’inertie, le libre arbitre et le ressenti à son interprétation du sens de l’existence.

Dans le contexte de Belles eaux, comme pour plusieurs expositions d’Adjutor Provost, une relation s’est développée avec d’autres interlocuteurs en raison d’un désir d’échanger. L’artiste a convié pour l’occasion l’historien de l’art et commissaire indépendant Sébastien Hudon.

Centralisée dans l’espace d’Occurrence, l’installation Conscient et inconscient (2020), composée de pièces de canalisation d’aqueduc en acier, reconstitue un appareil de cuisson qui s’inspire des fours alchimiques. L’œuvre tridimensionnelle aux formes cylindriques et à la stabilité précaire évoque l’athanor, le four employé en alchimie spirituelle comme un objet d’expérimentation et de transformation psychique.

Dans le contexte de Belles eaux, comme pour plusieurs expositions d’Adjutor Provost, une relation s’est développée avec d’autres interlocuteurs en raison d’un désir d’échanger. L’artiste a convié pour l’occasion l’historien de l’art et commissaire indépendant Sébastien Hudon. Le présent corpus est mis en corrélation avec ses recherches portant sur le photographe Évariste Desparois (1920-?). L’œuvre Transfert (2021), en écho avec la série de tableaux aux murs, réunit sur un module d’acier trois tirages de fac-similés que l’artiste disparu avait réalisés en 1948. Titrées, signées et datées, les impressions utilisant des méthodes d’assemblage des surréalistes ont été rapatriées de Marseille (France) à Montréal après une quête autour des résurgences actuelles du photographe éclipsé, puis oublié. Les intentions de reconstitution sont des plus louables. Le travail des collaborateurs qui sont confrontés à des réminiscences fragmentaires se veut un acte de commémoration pour mettre en lumière l’obscure histoire de Desparois. D’ailleurs, les dernières traces écrites sur celui-ci remontent à 1975 dans un article du collectionneur Gilles Rioux publié dans Vie des arts. Au sujet de sa disparition, Adjutor Provost affirme : « les entrées biographiques dont nous disposons pour l’instant positionnent Desparois comme un des rares artistes québécois modernistes issus de la diversité sexuelle, indiquant au passage l’invisibilisation historique des pratiques des personnes LBGTQ+ ».

Guillaume Adjutor Provost, Le Baiser (2021)
Impression sur coton surteint, 183 x 122 cm
Photo : Alignements
Courtoisie de l’artiste et de la Galerie Hugues Charbonneau

Alors que l’humanité se conforme de plus en plus à un monde désincarné, Guillaume Adjutor Provost, nommé parmi les vingt-cinq artistes visuels figurant sur la liste préliminaire du Prix Sobey pour les arts 2021, rassemble dans Belles eaux des fragments de consciences signifiants pour en faire des restitutions et des représentations de l’affect. Plus encore, il démontre les potentialités des émotions réelles et libres – non télécommandées par des algorithmes – comme vecteurs de réflexion sur les enjeux de l’ère numérique. Les œuvres allusives de cette exposition sont des désirs d’action, des incitations à (ré)agir sans les influences artificielles du virtuel.


(Exposition)

BELLES EAUX
GUILLAUME ADJUTOR PROVOST, EN CONVERSATION
AVEC SÉBASTIEN HUDON ET ÉVARISTE DESPAROIS
OCCURRENCE
DU 18 MARS AU 24 AVRIL 2021

Vue de l’exposition Belles eaux de Guillaume Adjutor Provost (2021)
En conversation avec Sébastien Hudon et Évariste Desparois
Photo : Alignements
Courtoisie de l’artiste et de la Galerie Hugues Charbonneau