Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) présente, à l’automne 2021, une exposition dont le communiqué de presse annonce qu’elle « met en lumière des œuvres majeures de sa collection, de nouvelles acquisitions et des prêts importants tout en explorant le thème de la voix dans ses registres physiques et métaphoriques ». Sous ce descriptif plutôt réservé de la part d’une institution qui nous a habitués ces dernières années à de grands fracas médiatiques, sous un titre de prime abord peu accrocheur et difficile à mémoriser, voici l’exposition la plus bouleversante de la rentrée culturelle montréalaise.

Prélude à l’exposition comme telle, l’installation permanente Triptyque  (1990-1991) de Betty Goodwin attire l’attention par sa monumentale oreille en bronze, visible depuis la passerelle vitrée menant aux salles. Trois étages plus bas, gravée en lettres d’acier inoxydable dans le plancher de l’atrium, figure cette phrase empruntée à la poète et activiste Carolyn Forché : « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? » Outre l’annonce d’un thème, le titre manifeste donc l’ancrage de cette exposition temporaire dans les collections et les murs pérennes du musée.

Comme en écho à l’oreille tendue de Goodwin (aux résonances singulières dans le contexte préréférendaire de sa réalisation en 1991), l’œuvre qui accueille les visiteurs dans la première salle consiste en un immense porte-voix ouvragé en bois, à l’extrémité duquel est fiché un mégaphone. Un haut-parleur diffuse en continu un métissage de langues, où l’on saisit des bribes de chants autochtones et l’hymne national canadien, entremêlés d’adresses et d’apostrophes. L’œuvre « Ayum-ee-aawach Oomama-mowan » : Speaking to their Mother (1991) de Rebecca Belmore a été réalisée la même année que Triptyque. Contrairement à celle-ci, l’œuvre de Belmore a beaucoup voyagé, et a même sillonné le pays au moment de ladite crise d’Oka, pour en amplifier le retentissement et faire entendre les voix étouffées des peuples autochtones. D’entrée de jeu, ces voix interpellent. Elles nous rappellent qu’elles sont encore en train de nous parvenir, qu’elles ne nous sont pas tout à fait parvenues, trente ans plus tard.

Nadia Myre, Indian Act (2000-2002),
Nadia Myre, Indian Act (2000-2002), MBAM, don de Stéphane Cauchies © CARCC (2021). Photo : MBAM, Christine Guest

Le parcours tout en méandres imaginé par la conservatrice en chef du MBAM, Mary-Dailey Desmarais, explore le thème de la voix dans la double optique d’une libération existentielle et d’une invitation à l’écoute, jouant librement sur les registres corporels, politiques, musicaux et spirituels, de la parole, du souffle et du silence. Une trentaine d’œuvres est ainsi réunie, dont certains joyaux de la collection permanente d’art contemporain qui n’étaient pas sortis des réserves depuis longtemps (le triptyque photographique Hear Me with Your Eyes, 1989, de Geneviève Cadieux), ou qui ont fait l’objet d’acquisitions récentes (L’ange, 1989, de James Lee Byars, sculpture de cent vingt-cinq sphères de verre soufflé). Si les œuvres sonores sont peu nombreuses, l’exposition paraît cependant conçue comme une pièce musicale, avec ses pauses, ses rythmes et ses ritournelles, ses leitmotivs thématiques, matériels et formels. La scénographie tout de blanc, d’un classicisme sobre et raffiné, réussit bellement à mettre en valeur les œuvres – car ce sont bien elles qui donnent la cadence et guident le propos.

Shilpa Gulpa, Car, dans ta langue, je n’ai pas ma place : 100 poètes emprisonnés (2017-2018), Vue de l’exposition « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? ».
Shilpa Gulpa, Car, dans ta langue, je n’ai pas ma place : 100 poètes emprisonnés (2017-2018), Vue de l’exposition « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? » Photo : MBAM, Annie Fafard

L’un des moments forts du parcours fait justement contrepoint à l’œuvre de Belmore. La salle 6 réunit les montréalaises Nadia Myre, Hannah Claus, Irene F. Whittome et l’artiste indienne Shilpa Gupta. Leurs œuvres puissantes répondent à la violence du pouvoir institutionnel qui nous impose silence. D’une page de la Loi sur les Indiens, recouverte par un travail minutieux de perlage (Myre), au symbole de la Chaîne d’alliance1 réinterprété par un motif de fines aiguilles d’argent piquées dans trois couvertures en laine rouge (Claus) ; de notes de cours d’un étudiant en histoire de l’art, raturées et épinglées sur neuf grands panneaux (Whittome), à un ensemble de cent livres de poètes ayant été emprisonnés pour leurs textes à travers les cultures et les siècles, coulés dans du bronze à canon et cloués sur une longue console (Gupta) ; suivant un fil invisible (une aiguille, une épingle, un clou), chacune de ces œuvres entreprend un travail complexe de mémoire, de résistance, mais aussi de traduction et de reconfiguration pour révéler la langue du pouvoir à elle-même. Car, dans ta langue, je n’ai pas ma place, énonce le titre de l’installation de Gupta (2017-2018), comme au nom de toutes, dans une alliance interculturelle entre les œuvres que l’Histoire, elle, n’a pas su réaliser.

Rafael Lozano-Hemmer (né en 1967), Dernier soupir (Último Suspiro), 2012
Rafael Lozano-Hemmer (né en 1967), Dernier soupir (Último Suspiro), 2012. MBAM, achat, Programme d’aide aux acquisitions du Conseil des arts du Canada et fonds Janet G. Bailey. © Rafael Lozano-Hemmer / SOCAN (2021). Photo MBAM, Christine Guest

Dans le prolongement du cortège de livres muselés, l’enfilade des salles ouvre une perspective tout aussi saisissante. Les moulages en bronze pointent vers une œuvre au sol de Stanley Février : un moulage en plâtre blanc d’un homme noir presque nu (l’artiste lui-même), cloué à plat ventre, les mains dans le dos, visiblement asphyxié. Par-delà ce gisant d’une brûlante actualité, on aperçoit au mur un long tube de plastique blanc, branché sur un soufflet motorisé, au bout duquel est attaché un sac de papier brun, d’un format et d’une couleur étrangement comparables aux volumes de bronze : le sac se gonfle et se rétracte au rythme d’une respiration artificielle clairement audible qui reproduit, selon le titre donné par Rafael Lozano-Hemmer, le « dernier soupir ». Depuis l’œuvre de Gupta, tout se passe aussi comme si les livres pouvaient espérer reprendre leur souffle.

Ce souffle existentiel imprègne l’exposition d’une tonalité religieuse, au sens étymologique de « ce qui relie » : mobilisant plusieurs départements de la collection encyclopédique du MBAM, le parcours est ponctué de quelques œuvres anciennes de diverses cultures, allant de l’appel divin d’un Joseph aux yeux révulsés dans un tableau de Jusepe de Ribera, aux ocarinas gravés de l’Amérique précolombienne, et aux oiseaux de pierre perchés sur un andouiller de caribou, dans une œuvre attribuée au sculpteur inuit Bobby Quppaapik Tarkik. L’art, c’est aussi cela : non seulement prêter sa voix aux autres, mais entendre des voix non humaines – divines ou animales – et s’en faire l’intermédiaire.

Vue de l’exposition « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre? ».
Vue de l’exposition « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? ». Photo : MBAM, Denis Farley

En ce sens, le parcours de l’exposition progresse vers une corporalité de plus en plus évanescente pour culminer dans la dernière salle avec l’expérience immersive du chef-d’œuvre de Janet Cardiff,  Motet à quarante voix (2001). L’installation sonore reproduit en haute-fidélité un chant anglais a capella du XVIe siècle, composé de quarante voix « seules ensemble » : chacune a été enregistrée séparément et est diffusée par un haut-parleur fixé à hauteur humaine ; toutes sont réunies en cercle, synchronisées dans un même chœur polyphonique qui vous incite à fermer les yeux et à littéralement vous laisser transporter.

Les voix entretissées de l’Histoire, les voix divines, le chant des oiseaux, les voix de la réconciliation et les voix tues, celles du désir comme celles du dernier soupir. « Chaque voix compte et peut se rendre jusqu’à vous pour vous remuer profondément », murmurent les œuvres de cette exposition. À l’heure où les musées du monde entier doivent repenser leur pertinence et puiser dans leurs collections permanentes pour combler des programmations bousculées par la pandémie, le MBAM démontre qu’en s’inscrivant dans le lieu et l’histoire du musée, dans le temps long de l’élaboration d’une collection muséale, on peut offrir au public une bouffée d’air, un moment de respiration et même, peut-être, de réparation de l’âme. 

1  La Chaîne d’alliance correspond à une série d’accords diplomatiques entre les Haudenosaunee et les Britanniques au début du XVIIsiècle.


(Exposition)
« Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? »
Artistes : Rebecca Belmore, James Lee Byars, Geneviève
Cadieux, Janet Cardiff, Nick Cave, Hannah Claus,
Barent Fabritius, Stanley Février, Charles Gagnon, Ying Gao,
Yves Gaucher, Raymond Gervais, Betty Goodwin, Shilpa Gupta,
Charlie Alakkariallak Inukpuk et Elisapi Inukpuk, Mattiusi
Iyaituk, Stéphane La Rue, Rafael Lozano-Hemmer, Nadia Myre,
Niap (Nancy Saunders), Yann Pocreau, Rembrandt Harmensz.
Van Rijn, Jusepe De Ribera, Auguste Rodin, Pia Stadtbäumer,
Barbara Steinman, Bobby Quppaapik Tarkirk, Pellegrino Tibaldi
(et atelier), Kees Van Dongen, Irene F. Whittome
Commissaire : Mary-Dailey Desmarais
Musée des beaux-arts de Montréal
Du 11 Septembre 2021 au 13 Février 2022