Sur les marches du Museum of Contemporary Art Toronto (MOCA) trône un grand jeu de société en bois. À sa surface sont disposées plus de cent toupies peintes en noir que les visiteurs peuvent s’essayer à faire tourner. Une fois qu’elles sont en action, il devient vite évident que la plupart des toupies sont déformées et ne tournent pas du tout. C’est que l’artiste Ghazaleh Avarzamani a créé chaque toupie en incluant l’ombre qu’elle projette comme une partie de sa forme. Ce faisant, elle communique un message à propos des déséquilibres de pouvoir dans la vie et la politique, en rendant visible ce qui est caché ou ce qui passe inaperçu. Broken Circle (Cercle brisé, 2021) donne le ton pour la triennale Greater Toronto Art 2021 du MOCA Toronto, car plusieurs des œuvres exigent un temps d’arrêt, demandant aux spectateurs de regarder deux fois et de prêter à nouveau attention à ce qui pourrait être de l’ordre du non-dit ou du non-vu.

Le groupe responsable de cette exposition rétrospective inaugurale est composé de la commissaire invitée Daisy Desrosiers et de deux membres du personnel du MOCA : le conservateur adjoint Rui Mateus Amaral et la directrice artistique November Paynter. L’exposition peut se targuer d’être une vitrine d’œuvres, existantes et de commande, de vingt-et-un artistes et collectifs basés à Toronto ou « intensément » liés à la ville. La triennale remplit la brèche laissée par le report de la deuxième Biennale de Toronto. Malgré son sigle, l’exposition n’a pas pour objet la Greater Toronto Area, le Toronto métropolitain ; elle adopte plutôt la GTA comme cadre métaphorique faisant référence à une compréhension étendue ou réimaginée du lieu, par-delà les frontières géographiques et spatiales. Toutefois, on n’y trouve pas beaucoup d’exploration du « lieu » ou de la création de lieu au-delà de son nom. La triennale tire son origine du désir de l’institution de renforcer ses liens avec la communauté locale d’une façon continue. Au cours de l’élaboration de nouvelles œuvres, il était demandé aux artistes de songer à ce qui leur importait le plus. S’il était évident que la décolonisation serait au premier plan des préoccupations de la plupart des artistes, je m’attendais à voir plus d’œuvres s’intéresser aux questions écologiques et à la biopolitique, au vu des records brisés par les catastrophes naturelles en 2020 et des injustices sociales exacerbées par la pandémie.

The collective of Parastoo Anoushahpour, Faraz Anoushahpour et Ryan Ferko  Charity (2021),
The collective of Parastoo Anoushahpour, Faraz Anoushahpour et Ryan Ferko, Charity (2021) Broadsheet. Photo : Toni Hafkenscheid. Courtoisie de l’artiste et de l’Office National du Film du Canada

La seule œuvre de l’exposition à aborder de front les questions écologiques, et à le faire d’une manière poétique, est celle de Kara Springer, Do I have to build you a fucking pyramid? (Dois-je te construire une foutue pyramide ?, 2021), une installation de structures pyramidales avec des photographies en gros plan de lumière réfléchie sur une épaisse nappe de pétrole. Cette œuvre met en lumière l’extraction de l’or noir comme l’une des principales causes de disparités économiques, de violence politique, de changements climatiques et de déplacements de populations. En conversation avec cette œuvre, celle de Springer The Earth & All Its Inhabitants (La Terre et tous ses habitants, 2019) attire l’attention sur l’impact qu’ont les forces naturelles sur une structure fabriquée par des humains. Le caisson photographique dépeint une image d’une grande échelle dressée dans l’océan. Durant la mise en scène, l’échelle tombe assez lentement pour être photographiée. L’image provoque une réaction à retardement et, après une contemplation prolongée, offre un moment de suspension de l’incrédulité. Elle suscite un sentiment d’espoir, mais constitue également un rappel de l’inévitable. Les deux œuvres mettent en évidence la fragilité de l’infrastructure humaine, souvent ignorée dans la quête du pouvoir et du progrès. Double Gazebo (MOCA) (2021) de Native Art Department International (Maria Hupfield et Jason Lujan) examine aussi une structure familière. Des poteaux mettent les deux structures noires à l’abri de toute utilisation par le public, ne lui donnant accès qu’à une image plate. Faisant écho aux toupies ouvrant l’exposition, cette étude structurale est le double ou l’ombre d’un gazebo fonctionnel qui se trouve dans la cour de la Varley Art Gallery de Markham, également créé par le duo. Le redoublement du gazebo crée les conditions d’émergence de nouvelles potentialités, parmi les concepts opposés de dedans et de dehors, d’obscurité et de lumière, d’espace et d’occupation.

Nour Bishouty, Permanent Collection (2021),
Nour Bishouty, Permanent Collection (2021) bois, plexiglas, mousse, argile, impression 3D, peinture. Photo Toni Hafkenscheid. Courtoisie de l’artiste

L’exposition est parsemée d’un bout à l’autre de miniatures d’une créature à deux têtes, mi-lion, mi-taureau. En suivant la piste de ces répliques, les visiteurs atteignent une œuvre de Nour Bishouty, Permanent Collection (2021), un tiroir secret dans le mur, rappelant tant une vitrine de musée qu’un espace de rangement, qui renferme un assortiment de récipients miniatures. Comme il n’y a pas de texte didactique, les visiteurs doivent spéculer et générer leurs propres données à propos des artefacts. Au fil de ses recherches centrées sur la figurine à deux têtes, Bishouty a découvert son équivalent historique au Cleveland Museum of Art. Cette sculpture et son pendant résument son désir de brouiller les concepts d’original et de copie ou de faux, puis de trouver l’authenticité et l’essence de l’acte créateur. Cette œuvre développe des concepts établis dans son film ‘Aḏrā ’ Samar (2017), qui montre des sculptures sur glace en train de fondre, coulées dans des moules créés par son père pour une boutique de souvenirs à Amman en Jordanie dans les années 1990. Ces sculptures sur glace, bien qu’elles soient des répliques et d’une pressante impermanence, évoquent des souvenirs familiaux et représentent un effort de rassembler les fragments d’une vie de dépossession et de déplacement, causés par la nakba palestinienne et la guerre civile libanaise1.

L’œuvre de l’artiste soudano-canadienne Azza El Siddique fait également appel aux récits familiaux et à l’héritage ancestral. Probablement le clou de toute l’exposition, Fade into the Sun (Évanescence dans le soleil, 2021) est une structure faisant référence à la conception des chambres funéraires nubiennes. Situé au centre du musée, l’échafaudage d’El Siddique transforme l’espace en un site de rituel et de réflexion. Un système d’irrigation fait lentement s’égoutter de l’eau sur des céramiques coulées en barbotine, modelées sur des objets provenant d’un patrimoine culturel ou familial. Pour toute la durée de l’exposition, l’eau érode les objets exposés, faisant allusion à la mort et à la décomposition. Les œuvres de Bishouty et d’El Siddique méditent les actes répétés de soin que nous accomplissons pour nous-mêmes et pour nos ancêtres disparus. C’est par ces rituels traditionnels et auto-imposés que nous commémorons et que nous invitons la transformation.

La répétition est un élément récurrent chez beaucoup d’artistes de l’exposition, et est présentée comme inévitable et troublante, reproduction et rituel. Les œuvres de GTA21 mettent les spectateurs au défi de remarquer, d’observer et d’étudier les changements du même. Cette attention discrète au détail donne sa cohérence à cette exposition et encourage les spectateurs à continuer de regarder pour révéler de nouvelles trouvailles là où l’on s’y attend le moins. 

1  Kareem Estefan, « A Gathering Place for Objects That Have No Place: Nour Bishouty’s 1-130 », Journal of Visual Culture, vol. 20, n° 2 (août 2021), p. 325-330.


(Traduction) Christian Roy
La version originale anglaise est publiée sur viedesarts.com


(Événement)
Greater Toronto Art 2021
Artistes : Ashoona Ashoona and Alexa Hatanaka, Ghazaleh
Avarzamani, Nour Bishouty, Jesse Chun, Tom Chung, Common
Accounts – Igor Bragado and Miles Gertler, Julia Dault, Azza
El Siddique, Kareem-Anthony Ferreira, Aaron Jones, Pamila
Matharu, Native Art Department International – Maria Hupfield
And Jason Lujan, Oluseye, Pamela Phatsimo Sunstrum,
Jagdeep Raina, Tony Romano, Jennifer Rose Sciarrino, Walter
Scott, Kara Springer, Sahar Te, The Collective of Parastoo
Anoushahpour, Faraz Anoushahpour and Ryan Ferko
Commissaires : Daisy Desrosiers,
Rui Mateus Amaral et November Paynter
Moca
Du 29 Septembre 2021 au 9 Janvier 2022