L’événement Pictura : Pleins feux sur la peinture à Montréal s’est finalement tenu en novembre et décembre 2020 malgré un calendrier échaudé par l’arbitraire des restrictions sanitaires de l’automne, dont six expositions présentées dans des centres municipaux et autogérés n’ont pu être vues. Avec, au total, la présentation du travail d’une centaine d’artistes dans une vingtaine de lieux de diffusion, Pictura fait un bilan positif de son premier effort, content notamment de la fréquentation des expositions chez les galeries partenaires. L’initiative, cependant, cherche surtout un succès qui participe de la promotion et de la visibilité, certes, mais qui ne s’y arrête pas complètement. En effet, ses motivations, telles que décrites dans le mot de son fondateur, l’artiste Trevor Kiernander, proviennent d’un sentiment de désenchantement vis-à-vis du marché de l’art et d’un désir que l’art puisse enfin atteindre le public général qu’il entend cibler. De ce point de vue, saluons l’enthousiasme qu’a généré son invitation aux acteurs du milieu, mais souhaitons surtout que Pictura ait l’occasion de construire sur son expérience et se développer encore davantage dans la direction qu’il s’est fixé.

METTRE EN VALEUR(S)

Les enjeux mis de l’avant par Pictura via son programme d’activités complémentaires ont permis d’agiter des idées sur les conditions de la peinture actuelle. Plus particulièrement, avec ces activités discursives, il nous a semblé que Pictura est parvenu à exposer (quoique de façon un peu trop désincarnée peut-être) les réflexions qui l’habitent autour du réel succès de la peinture, qui advient au croisement de ses ambitions artistiques et de ses ambitions commerciales.

Pour s’adresser spécifiquement aux artistes et aux galeristes, Pictura a organisé un webinaire avec Christina Steinbrecher-Pfandt – une experte du marché de l’art basée en Autriche – afin d’y présenter Blockchain.Art, une solution technologique qu’elle travaille à construire et dont l’objectif est de faciliter la vente d’œuvres numériques (file-based artworks). L’initiative n’est pas comme telle destinée à satisfaire les besoins d’un marché composé d’œuvres à la matérialité dite traditionnelle, mais elle partage en tous cas avec Pictura des principes d’accessibilité et une lucidité certaine vis-à-vis de l’importance des stratégies de marketing numériques pour un soutien efficace aux artistes.

Rebecca Munce, Lost Bubbles (Burgundy) (2020)
Gravure au pastel à l’huile, 101,6 x 76,2 cm
Photo : Guy L’Heureux

Puis, un peu comme s’il s’agissait de retourner une question, Pictura a invité l’historienne et critique d’art allemande Isabelle Graw à présenter la conférence The Economy of Painting: Notes on the Vitality of a Success Medium, en partenariat avec le Musée des beaux-arts de Montréal et le Goethe-Institut. Pour Graw, le recours à la notion de succès pour parler de peinture lui sert à démontrer que celle-ci occupe plus que jamais une place d’exception et que cet état repose sur un enchevêtrement essentiel entre sa valeur de désirabilité, dont les sources sont multiples (son succès économique), et la persistance de sa rhétorique dans le champ de l’art à l’ère post-médiatique (son succès esthétique). Plus encore, l’intervention de Graw a permis de mettre en lumière le paradoxe – et même de mettre en garde contre celui-ci– selon lequel la peinture et ses œuvres sont propres à incarner des fantasmes d’autonomie et d’accomplissement de soi qui sont à la fois constitutifs du capitalisme et à risque d’en masquer les effets les plus pernicieux.

Plus particulièrement, avec ces activités discursives, il nous a semblé que Pictura est parvenu à exposer (quoique de façon un peu trop désincarnée peut-être) les réflexions qui l’habitent autour du réel succès de la peinture, qui advient au croisement de ses ambitions artistiques et de ses ambitions commerciales.

DONNER À VOIR

À propos de Pictura et de la multitude de peintres travaillant à Montréal, Kiernander formulait ce souhait : « Tous tentent de s’exprimer dans le chaos actuel, chaque voix essayant d’être entendue, d’émerger en dehors du vacarme. À travers ces expositions, nous espérons rendre le discours plus limpide. » Les diffuseurs à qui Pictura a passé la parole ont donné des réponses variées et généreuses. L’ensemble a offert un aperçu stimulant mais délicat à synthétiser.

Parmi les expositions individuelles, soulignons quelques voix qui ont particulièrement résonné. Pensons à l’expérience déroutante produite par les tableaux de Joseph Tisiga (à la Galerie Bradley Ertaskiran), dont les scènes renversent la convention du « moment fertile » pour nous laisser élucider avec lui le désarroi du présent. Le solo de Rebecca Munce (son premier chez McBride contemporain), avec ses peintures-glyphes et ses céramiques, affichait une sorcellerie brute, vivante et surprenante. Le corpus récent de Steven Orner, devenu quasi proliférant sur les murs de la Galerie Bernard à cause d’un temps de production prolongé en raison de la pandémie, impressionnait par la consistance de sa cosmogonie et de son exécution.

Parmi les expositions de groupe, Pierre-François Ouellette art contemporain a offert à Pictura une sélection soigneusement ficelée autour des notions de fragmentation et de collage. Les tableaux de Dil Hildebrand, Pardiss Amerian, Martin Golland, Adad Hannah et Jackson Slattery, de même que l’amusante œuvre vidéo d’Alice Reiter formaient un arrangement organique qui donnait à contempler des maîtrises d’exécutions aux effets confondants. Malheureusement, la fermeture temporaire de la Galerie d’art Stewart Hall nous empêche de commenter ici l’exposition commissariée par Kiernander en collaboration avec Benjamin Klein. Recherches picturales – qui comprend des œuvres d’Adèle Beaudry, Sonia Haberstich, Caroline Lindsay Hart, Daniel Oxley et Cameron Skene – sera alternativement présentée ce printemps.

Rebecca Munce, Sandstorm (2020)
Gravure au pastel à l’huile, 152,4 x 203,2 cm
Photo : Guy L’Heureux
Courtoisie de McBride contemporain

STIMULER LA COMMUNAUTÉ

Pour faire œuvre d’art, écrivait René Payant, l’objet de la création doit être « sincèrement donné, offert à l’exposition, par l’artiste [afin de] faire place aux autres, à l’Autre. [Le spectateur] est ce qu’appelle l’œuvre pour constituer une communauté. C’est là sa nécessité.1 »

Pour tenter de mettre en contact les œuvres et leur communauté potentielle, Pictura a posé des gestessimples qui ont d’abord pour effet de répertorier – comme l’édition d’un catalogue avec une œuvre reproduite pour chaque artiste, un partenariat avec la plateforme Artsy pour une galerie de vente en ligne, et un compte Instagram qui présente systématiquement chacun des artistes par sa biographie, sa démarche, des reproductions d’œuvres, des vues d’exposition et des photos d’atelier. Pour le moment, son modèle balance entre une manifestation comme Momenta, une foire décentralisée et une série d’expositions événementielles conçues pour stimuler le marché en mettant en valeur les plus récents avancements de la pratique (pensons à l’exposition Peinture peinture organisée par l’AGAC en 1998).

Miser sur le capital culturel de la peinture est un bon point de départ pour attirer des publics qu’il faut ensuite développer avec les moyens suffisants et les stratégies appropriées d’accessibilité et de durabilité. Pictura envisage une prochaine édition dans un horizon triennal. Et peut-être parce que c’est un artiste qui la porte, son esprit fédérateur pourrait bien le mener jusque-là.

(1) Payant, René (1987). « L’art est un virus », Vedute : Pièces détachées sur l’art 1976-1987, Laval : Éditions TROIS, p. 609.


(Événement)

PICTURA : PLEINS FEUX SUR LA PEINTURE À MONTRÉAL
EXPOSITIONS DANS TRENTE LIEUX DE DIFFUSION
DE NOVEMBRE À DÉCEMBRE 2020