Duo

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Automne
2026

Devant nos dispositifs écraniques, les fils personnalisés et autoréférentiels de nos réseaux sociaux scénarisent des subjectivités isolées, sommées de se raconter pour mieux optimiser la mise en scène de son identité ; se rendre visibles, lisibles et performant·e·s. Scroller et liker, sans fin, pour tenter d’appartenir un peu plus à un monde qui tient dans le creux les…

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Contenu

Portraits
Parce que certaines œuvres demandent moins à être expliquées qu’à être traversées. À l’occasion de ce numéro consacré au duo, il nous a semblé impossible de réduire la pratique de Sarah Wendt et Pascal Dufaux à une seule voix. Depuis près d’une décennie, leur démarche fascine ceux·celles qui la croisent, laissant derrière elle des impressions persistantes, des images rémanentes et une sensation de déplacement vers l’ailleurs. Pour approcher cette œuvre singulière, Vie des arts a réuni Marie-Eve Beaupré, Marianne Cloutier et Jean-Michel Quirion. Plus qu’un portrait conventionnel, ce texte prend la forme d’un témoignage poly phonique porté par un envoûtement commun pour une pratique qui n’a jamais cessé de torpiller les repères. Avec ce duo, les certitudes vacillent au sein d’un univers qui semble suivre ses propres lois. Dans leur travail à deux, l’onirisme domine et l’inattendu a tout le pouvoir.
Dossiers
Nous créons dans un contexte où l’autonomie est devenue un impératif. L’artiste est sommé·e d’incarner une singularité identifiable, d’assumer l’originalité comme propriété. Le solo n’est plus seulement une forme : il fonctionne comme un modèle de subjectivation. Dire « je » ne relève plus d’une simple position grammaticale ; cela opère comme un qualificatif. Le « je » garantit l’authenticité, rend possible l’attribution.
Dossiers
Dans un paysage artistique où la signature individuelle demeure la mesure dominante de la reconnaissance, les artistes québécois·es Patrick Dionne et Miki Gingras – réuni·e·s depuis 25 ans sous le nom de PatMiki – ont choisi, avec une ténacité rare, de créer une œuvre entièrement pensée à deux.
Chroniques
Quelle est la nature du pouvoir si celui-ci ne se dit jamais, ou du moins rarement ? Comment peut-on le désamorcer si l’instance qui le détient nous a toujours réduit·e·s à une forme de silence (ne serait-ce qu’en anticipant, par une sorte de calcul nihiliste, ce que l’autre dira) ? Dans quelle mesure l’observation, dans son mutisme, peut-elle constituer un contre-pouvoir ? Le cas échéant, quels en sont les moyens ?
Dossiers
Orange 2018 : l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe a été le cadre exceptionnel qui a permis aux jumelles que nous sommes de combiner nos domaines respectifs, l’agroalimentaire et l’histoire de l’art1. L’une agroéconomiste, l’autre historienne de l’art, nous avons embrassé notre gémellité et tissé des liens entre nos disciplines comme cocommissaires de l’événement. Nous formions plus qu’un simple duo de professionnelles unies de manière ponctuelle. Nous avions un bagage de plus de 40 ans de vie de jumelles à insuffler dans nos pratiques. D’emblée, le « je » est un « nous » aimanté par nos affinités. Nos territoires sont aussi faits de différences complémentaires qui s’appellent constamment. Nous ne pouvons pas envisager la vie sans l’autre.
Dossiers
« La conscience de soi ne s’exprime que par contraste. Je n’emploie je qu’en m’adressant à quelqu’un qui sera dans mon allocution un tu. C’est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l’allocution de celui qui à son tour se désigne par je. […] C’est dans une réalité dialectique englobant les deux termes et les définissant par relation mutuelle qu’on découvre le fondement linguistique de la subjectivité1. »
Dossiers
À l’écran, un diptyque vidéo fait défiler des images de la vie souterraine à Helsinki, en Finlande. Dans les méandres des couloirs de ces bunkers civils reconvertis, une tireuse à l’arc ambidextre, un saxophoniste, un joueur de batterie, un musicien noise et une organiste performent. Ces lieux, coupés de la lumière du jour, flottent hors du temps, entre un passé figé, un présent situé et un futur spéculatif. Dans l’alternance des images superposées, une boucle se compose entre les différentes sonorités des musicien·ne·s qui font résonner ces espaces autrement. Normal Times. La vie minérale (2018) est l’incarnation même de la pratique en duo de Jean-Maxime Dufresne et Virginie Laganière : une œuvre polyphonique construite autour du son et de l’image, qui révèle des éléments inusités de l’environnement, qu’il soit bâti, naturel, technologique ou humain. La succession des images, quant à elle, reflète leur dynamique de création : fluide et organique, guidée par une profonde intuition et une curiosité insatiable.
Visites
Présentée à la Galerie Nicolas Robert, l’exposition The Cobbler’s Bridge de Simon Petepiece rassemble 14 œuvres murales – dessins gravés ou peintures sur gypse – ainsi que Crypt (2026), une installation qui occupe une place centrale dans la première salle. L’artiste montréalais s’intéresse aux environnements bâtis comme éléments porteurs de sens et de charges émotives. Détenteur d’une maîtrise en architecture de l’Université Carleton, à Ottawa, Petepiece développe sa pratique artistique en utilisant des matériaux et des procédés de construction qui furent l’objet de ses études. Cloisons sèches, plâtre, apprêt, montants en acier viennent composer ses œuvres murales et ses installations. Il s’agit de matériaux communs, industriels, bon marché, habituellement dissimulés, mais incontournables dans l’architecture contemporaine.
Visites

(Exposition) NICOLAS FLEMING
Gérard Univers, DRAC – Art actuel, Drummondville. Du 7 février au 5 avril 2026

L’une des fatalités des ami·e·s imaginaires tient à leur disparition progressive de nos mémoires. Celui de la fille de Nicolas Fleming s’appelait Gérard Univers. Dépourvu de corps, il communiquait avec elle par l’entremise d’un téléphone filaire autrement non fonctionnel. Apparu en pleine pandémie, cet ami a généré de la joie là où il n’y en avait plus, tout en permettant à la famille d’aborder des sujets plus difficiles. En mémoire de son apport tangible, Fleming a souhaité fixer son souvenir ainsi que celui d’un quotidien imaginé. Pour ce faire, l’artiste adopte un protocole similaire aux jeux d’enfants afin de réaliser une installation composite bâtie de sculptures, de peintures et d’assemblages surprenants.
Visites
Que peut l’art face à l’adversité du monde ? C’est la question à laquelle répond l’exposition la clarté creuse les montagnes, présentée au Musée d’art de Joliette. À cette occasion, la commissaire montréalaise Ariane De Blois réunit huit artistes canadien·ne·s qui explorent les notions de résistance poétique. Résolument ancré dans le monde contemporain, le projet questionne le sentiment d’impuissance provoqué par la vision insoutenable des destructions humaines et environnementales, et tente d’y répondre par la force évocatrice de l’art.
Visites
L’exposition Pepper’s Ghost, présentée à la galerie Gern en Regalia, à New York, aux États-Unis, réunit en tandem les artistes montréalais·es Connor Bokovay et Isabella Kressin. Alternant œuvres individuelles et collaboratives, le corpus met en symbiose deux pratiques distinctes convergeant vers des préoccupations à la fois symboliques et matérielles, où l’identité de chacun·e se maintient tout en se diffractant dans celle de l’autre.
Lectures
Avec Duologies, sa première monographie, l’artiste-photographe Lucie Rocher présente une œuvre élaborée avec rigueur, témoignant de la maturité ainsi que de l’élégance formelle et conceptuelle atteinte au terme de plus d’une décennie d’exploration et d’expansion du médium photographique. Formée à Paris, à New York et à Montréal, l’artiste est parvenue à inscrire sa pratique dans l’écosystème de l’art contemporain québécois, où elle a développé un parcours soutenu comprenant de nombreuses expositions et résidences, en plus de son activité d’enseignement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Chroniques
En février 2026, dans l’Espacio México à Montréal – une galerie, un consulat, un territoire rendu neutre par la définition diplomatique –, nous avons enseigné ensemble pour la première fois. Des étudiant·e·s de premier cycle en éducation artistique de l’Université Concordia sont venu·e·s voir une exposition multidisciplinaire de BANAL1, un collectif dont nous faisons partie. L’exposition explorait les zones de contact entre le Québec et le Mexique à travers des performances, des objets et des installations.
Visites
Dans le froid sous zéro de Montréal, au troisième étage du centre d’artistes OBORO, se déploie une œuvre qui brûle d’une chaleur de souvenirs intenses : celle des corps mutants face aux ruptures, aux références latines et aux identités déplacées. Le duo d’artistes d’origine colombienne basé au Canada, Laura Acosta et Santiago Tavera, présente El abrazo del serrucho/The Embrace of the Saw. Ce deuxième et dernier chapitre de sa série audiovisuelle Las novelas de Elsgüer prend la forme d’un laboratoire sensoriel où les fractures – structurelles, émotionnelles et idéologiques – se transforment en un langage possible qui, malgré les tensions, cherche des façons libres d’habiter un monde déchiré.
Visites
Inscrite dans le contexte géographique, historique et politique singulier de la ville de Québec, l’installation Friction d’Amélie Laurence Fortin s’affirme comme une manifestation exemplaire de l’évolution de la sculpture in situ vers des dispositifs réactifs et immersifs. En opérant une synthèse méticuleuse entre le métal, le son et la lumière, Fortin transcende la matérialité statique pour engendrer ce que le commissaire de la Manif d’art 12 – La biennale de Québec, Didier Morelli, qualifie d’« objet performatif radical ». L’œuvre ne se contente pas d’occuper un lieu ; elle invite le public à s’extraire d’une posture d’observation plus ou moins attentive pour s’engager dans l’expérience vécue. Dès lors, une interrogation fondamentale émerge : comment cet objet performatif permet-il de penser la phénoménologie sculpturale contemporaine ?
Récits visuels
La collaboration est au cœur de ma pratique d’autrice et de commissaire depuis plus de 20 ans. Mon choix, et surtout mon envie, de travailler en binôme s’est fait naturel lement, façonné par mes rencontres et les affinités naissantes avec les artistes que j’ai croisé·e·s. Je vois ça comme une rencontre amoureuse, où l’on apprend à se connaître, à considérer l’autre comme un·e possible partenaire. Créer à deux exige de la confiance, le respect des limites de chacun·e, la prise de décisions en commun, le soin apporté à la relation ainsi que l’envie d’explorer ensemble. Chaque projet a impliqué la production d’une publication, un espace privilégié pour la cohabitation des pratiques. 2004
Essais
L’identité est devenue l’un des cadres dominants à partir desquels on comprend l’art actuel. Les biographies des artistes et leurs appartenances à différentes communautés occupent désormais une place centrale dans la création, dans le commissariat ainsi que dans la critique des œuvres en arts visuels. Ce virage constitue l’un des paradigmes les plus saillants des 25 premières années du XXIe siècle. Dans le livre Curatorial Activism (2018), la commissaire et éditrice féministe Maura Reilly a nommé cette emphase mise sur l’identité du point de vue institutionnel. 
Lectures

Denise Desautels, Elle, Ulysse (Montréal : Le Noroît, 2025), 128 p. Avec des œuvres de Stéphanie Béliveau

« Un retour », indique le sous-titre d’Elle, Ulysse, dernier livre de Denise Desautels, paru au Noroît en 2025. Ce ne sont donc pas les tribulations de l’Odyssée, mais le retour suivant le long voyage qui occupe la poète montréalaise, maintenant octogénaire. Sauf qu’à la faveur de ce récit en éclatants poèmes phrasés, Ulysse ne retrouve pas son épouse, qui tisse avec ruse pour meubler le long temps de l’attente, mais sa mère tirant les fils d’une fille qu’elle veut « marionnette » (p. 45), incarnant des valeurs étriquées : « savoir-vivre bon langage bonnes manières/discrétion usage convenance/décence silence/Étiquette » (p. 55). Car Ulysse est une femme, comme l’Homère morte de l’écrivaine Hélène Cixous, et le projet d’écrire sur la vieillesse au féminin devient ici un grand ménage dans les « retailles à découdre » de la relation entre mère et fille-écrivaine. Plongée dans cette mythologie intime, cette « odyssée du dedans » requiert l’effort de faire taire un instant les bombardements de l’actualité, sans exclure la solidarité des peines partagées. « Nous femmes », profère la deuxième des trois sections, celle du rêve d’un affranchissement commun. Pas question de pardonner ni de refouler l’émotion étranglée dans la boucle du retour, mais de « dire – enfin/l’affolé l’obscur/le primordial/amour ».
Éditorial
Il vaut mieux être seul·e que mal accompagné·e. Bien qu’il s’agisse d’un dicton populaire, parfois jugé dépassé, cet adage traverse les époques sans jamais perdre de sa pertinence. Mais qu’en est-il des bénéfices d’un binôme choisi, de l’expérience conjointe, du parcours partagé ? Que signifie « être à deux » – amicalement, amoureusement ou professionnellement – que ce soit dans la durée ou de manière ponctuelle ?