Contenus web
(Printemps 2026) No. 280
(Text) Galadriel Avon

Que les couleurs jaillissent et que nous dansions jusqu’à elles

Mes pas d’enfant ont foulé un pays de sols dansés. Il est de ces lieux qui savent garder les traces, qui ont un ciel assez vaste pour faire siffler la mémoire. 

Bordé par la rivière, l’espace de rencontres et d’émulsions où une génération s’est imaginée, repensée, définie se tient encore, comme immuable. Figé, son mobilier confectionné à l’École du meuble, dont persiste le style Art déco, résiste au passage du temps, veillé par l’équipe du Musée des beaux-arts de la ville – dont j’ai fait partie – qui s’emploie à faire vivre à la maison une traversée intemporelle. Borduas y a vécu, et sa pensée résonne encore.

À l’ombre de ce bâtiment classé patrimonial, sans rien perdre de sa lumière, la célèbre Danse dans la neige (1948) s’invite sur les flancs du mont comme un souvenir. Un périmètre imaginaire et approximatif nous offre les contours de son geste posé en toute humilité et finalement entré dans l’histoire – de l’art – du Québec. Il est séduisant de croire que les ultimes empreintes des valses qui ont piloté et remué la terre subsistent quelque part, sédimentées, survivant elles aussi aux épreuves du temps et de la vie.

Mont-Saint-Hilaire est le lieu qui m’a vue grandir. Et partout dans l’air, un héritage flotte : les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes1.

LA SYMPHONIE DU GESTE

Lorsque je pense à Françoise Sullivan, les prises sur le vif de sa Danse ne cessent de revenir. J’aime imaginer que les présences successives d’individus dans un même lieu, mais dans des temporalités différentes, arrivent à se surimprimer les unes sur les autres avec le temps. Qu’elles en viennent à dire l’importance d’habiter les lieux par les gestes ; d’être au corps et au monde par une intuition pure qui appelle la magie ; d’accéder au legs par la sincère et puissante authenticité humaine et créatrice.

C’est en découvrant l’œuvre Quatre pas sur Blasket (1978) que tout est devenu clair pour moi : par ses performances, Sullivan participe à redessiner les paysages auxquels elle se frotte. C’est un effet plus ou moins circonscrit, néanmoins bien palpable. Comme si, après son passage, le territoire ne pouvait regagner son état antérieur. C’est qu’il y a sublimation : les lignes tracées par les mouvements chorégraphiés se déposent sur des horizons jusque-là soustraits de toute inscription humaine. Ils en ressortent transfigurés.

Dans l’un de ses corpus majeurs, Sullivan investit un environnement dont la nature même devient sujet. Les gestes menés dans L’arrêt / Promenade parmi les raffineries de pétrole (1973) ne disent plus seulement le renouveau chorégraphique : ils empruntent la voie discursive. Au seuil d’un mouvement écologiste en plein essor, le travail de l’artiste revendique une parole politique de plus en plus dégourdie. La pulsion exprime désormais la préoccupation.

Françoise Sullivan, L’arrêt / Promenade parmi les raffineries de pétrole (1973-2016). 12 épreuves à la gélatine argentique produites en 2016 à partir des négatifs originaux et 9 textes de l’artiste. Édition de 2. 35,6 x 25,4 cm (chacune). Photo: Alex Neuman. Tirage : Alain Lefort. Avec courtoisie de l’artiste

Accablée, l’action tergiverse. Elle consent à se poser, à s’immobiliser. Devant ces grandes raffineries, la marche se retient. « On en arrive à un arrêt et c’est cet arrêt même qui constitue cette œuvre d’art », écrit alors Sullivan2. Le geste, documenté, devient image. 

Capturées sur film argentique et se montrant en noir et blanc, ces activations monumentales témoignent d’une certaine époque. Le travail exploratoire de Sullivan, qui cultive le nourrissement par le multidisciplinaire, ne dérougit pas pour autant. Car jusqu’où le geste pulsé peut-il aller ; quand arrive-t-il vraiment à sa fin ?

Françoise Sullivan, Et la couleur revient (1978). Transfert numérique produit en 2021 d’une vidéographie, couleur, sans son, 14 min. 45 sec. Conception, performance et réalisation : Françoise Sullivan. Image : inconnu. Montage : Wayne Cullen. Avec courtoisie de l’artiste

ET LA COULEUR REVIENT3

En 1978, l’artiste adopte une forme renouvelée de création où mouvement et picturalité s’articulent étroitement. Dans Et la couleur revient (1978), elle enduit quelques pages de journaux de vives tonalités qui grimpent peu à peu sur ses bras, puis sur son corps. La vidéo retrouvée de cette performance, présentée dans l’exposition virtuelle Une ligne imaginaire (Galerie de l’UQÀM, 2023-2028), permet d’argumenter une démarche critique similaire à celle de Promenade parmi les raffineries de pétrole (1973), où on lit cette fois la question de la censure ou encore de l’oblitération par le recouvrement d’informations journalistiques4. Or, l’œuvre se réfléchit aussi, et peut-être surtout, par son adhésion à certains codes de l’art corporel, qui conduisent à de nouvelles directions formelles.

La gestualité, dans le travail de Sullivan, est constante. Si La danse et l’espoir5 demeure un texte édificateur pour penser une danse élargie, c’est peut-être l’idée d’un mouvement en perpétuelle transformation qui constitue son héritage le plus durable. Avec Et la couleur revient, Sullivan semble nous donner l’indice d’un retour à la couleur, mais surtout d’une production picturale où le geste serait fondateur. C’est une promesse qui sera tenue. 

Ainsi une énergie vitale parcourt ses œuvres de part en part. Depuis la nervure des coups et leur verdeur béante, les tableaux récents de Sullivan consacrent la naissance d’une valse infinie. De larges bandes colorées s’élancent ; des traits déposés successivement s’offrent une superposition intuitive ; des masses se tiennent en équilibre. À l’intérieur des limites humaines la variété est infinie, puisant au sein même de la vie6. L’éloquence du médium, chez elle, rejoint intelligemment la conscience du mouvement.

Comment considérer les projets picturaux de Sullivan autrement que par les ondulations du corps, amples, qui les engendre ? L’audace des ombres et des lumières, la justesse des couleurs, l’oscillation renouvelée entre suspension et turbulence… Automatistes dans leur essence, les actions que Sullivan pose sur la toile s’inscrivent en faveur d’une spontanéité et d’une libération des souffles, comme elles le faisaient au siècle dernier lorsque le paysage devenait canevas. Ces gestes se jouent de l’attendu afin d’embrasser la part de mystère dans ce qui affleure – en soi et autour de soi. Empruntant la voie spirituelle, ils finissent par révéler. 

Laurence Belzile, Au-delà du repli (2022). Acrylique sur panneau de bois, 10 x 13,97 cm. Photo: Laurence Belzile. Avec courtoisie de l'artiste

FILIATIONS EN COURS

Comme une réminiscence souvent ressassée, cette exploration du geste, du corps, du mouvement – puis de leur translation vers la couleur et l’abstraction – me ramène sans cesse au travail de l’artiste Laurence Belzile, dont la manière de faire corps avec la toile entraîne une forme de corporéité picturale analogue à celle de Sullivan. Deux pôles d’un même continuum ; la trace vivante d’une filiation en cours.

J’ai rencontré la jeune artiste d’Escuminac il y a plusieurs années, alors que nous chérissions un même coin de pays : celui du Bas-du-Fleuve. Abreuvées aux couchers de soleil et nourries de nos valses quotidiennes près des marées, nous partagions un même écosystème – territorial, mais aussi culturel et artistique. Ses œuvres, découvertes dans une galerie locale, m’ont souvent retenue dans un temps suspendu, entre attention et absorption. Chaque fois, j’étais submergée par son geste et ses couleurs.

Rejointe au téléphone, Laurence me parle de sa dernière série entamée depuis son nouvel atelier basé à Vancouver. Il y a deux ans naissait Créatrices d’images (2025), un projet en dialogue avec d’autres artistes femmes puisant à la fois dans une démarche féministe et dans une interrogation plus fondamentale sur l’abstraction : comment l’ancrer dans le réel contemporain, comment la maintenir active dans le présent ? Au mur, la plus récente œuvre de cette série, encore en devenir, installe une conversation volontaire et explicite avec le travail pictural de Sullivan. La filiation est bel et bien là, tangible.

Chez Laurence, petits et grands formats se côtoient, tous marqués par une énergie du mouvement qui rapproche l’artiste de ses intuitions. Chaque geste semble traversé par une émotion vive, une fureur momentanée qui témoigne de la puissante empreinte que peut laisser un corps en-train-de-faire. Comme chez Sullivan, un tournoiement de couleurs fait planer le doute de l’étude tout en suggérant l’obéissance à une force transcendante. Le mouvement précède la forme – ou, plutôt, en devient la condition. Organisant les masses, il en détermine les positions. Il déploie les interactions entre surface et profondeur. 

Là où Sullivan laisse affleurer une gestualité presque autonome, portée par une intentionnalité très précise, Belzile installe une tension plus visible entre abandon et construction. « C’est le geste qui structure », me dit-elle. Car si valser avec le médium demeure central dans sa pratique – comme en témoigne une exposition intitulée « J’ai dansé »7 –, Laurence fait du mouvement un évènement pictural à part entière tout en le confrontant à une certaine hiérarchisation dans ses compositions. 

Laurence Belzile, Sullivan (détail)(2026). Acrylique et crayon de couleur sur toile, 137,16 x 193,04 cm. Photo: Laurence Belzile. Avec courtoisie de l'artiste

Le pinceau et le crayon se posent en intermédiaires entre l’artiste et l’œuvre. À partir des premières masses laissées sur la toile, Laurence se permet d’étendre les mouvements, consciente néanmoins que le geste doit finir par respecter quelque chose. Travaillant moins en aplats de couleurs, elle cherche davantage la modulation de la lumière, la vibration des tons. La peinture oscille ainsi entre dessin et picturalité, engageant un va-et-vient constant entre ce qui se dépose et ce qui se décide. 

Au milieu de l’expansion et de la retenue, le geste, déjà présent, n’a pas à être recherché. Chez Sullivan, il semble annoncer un affranchissement ; chez Belzile, il constitue un espace de négociation. Jusqu’où la gestualité va-t-elle avant de se heurter au contrôle de l’artiste qui la fait naître ? Existe-t-il une action qui soit totalement libérée ?

UNE LONGÉVITÉ ARTISTIQUE

En 1948, Sullivan écrit : « L’art fleurit uniquement sur les problèmes intéressant l’époque, toujours dirigés vers l’inconnu. D’où le merveilleux. »8 En 2023, lorsqu’est fêté le centième anniversaire de l’artiste, cette phrase se manifeste de nouveau dans les écrits de journaux qui la célèbrent. C’est que l’énoncé ne relève pas de l’archive : il agit encore. Comme si elle avait le don d’une perpétuelle actualisation, l’œuvre entière de Sullivan trace un héritage fécond en pensées et en gestes ; elle traverse le temps comme un mouvement qui ne se serait jamais interrompu et continue, toujours vibrante, d’intéresser l’époque.

Du corps dansé au paysage, du paysage à l’image, de l’image à la toile puis de la toile au corps, ce qui se déploie dans la pratique de Sullivan laisse tressaillir une seule et même impulsion qui se transforme sans se perdre. Le geste se reformule, se dépose ailleurs. Il quitte le sol, parcourt les territoires et s’inscrit dans la matière sans jamais renoncer à ce qui l’anime : une manière d’être au monde. Acte de présence, il engage une relation – au lieu, au temps, à l’histoire – et ouvre un espace où quelque chose peut advenir. Il se prolonge, se module, se négocie désormais dans d’autres pratiques, dans d’autres corps. Chez Belzile, notamment, il décèle la possibilité d’un nouvel ancrage. Et un héritage se trace. Comme une danse éternelle qui se fait à relais, peindre dans l’atelier jusqu’à ce que les couleurs se trouvent l’une l’autre.

L’art, alors, ne serait rien d’autre que cela : continuer le geste. Le laisser surgir, le contenir, l’accompagner jusqu’à ce qu’il dégote sa forme – ou qu’il la défasse. Peut-être faut-il, encore aujourd’hui, lui faire confiance. Se tourner vers cet « instrument de sauvetage qu’est l’instinct » et, à même le mouvement, « s’agiter à reconstruire le monde »9.

Françoise Sullivan, Vert II (2024). Acrylique sur toile, 51 x 40,5 cm. Photo: Guy L'Heureux. Avec courtoisie de l'artiste et de la Galerie Simon Blais

Paul-Émile Borduas, Refus global (Saint-Hilaire : Éditions Mithra-Mythe, 1948).

Galerie de l’UQAM, Sullivan, Une ligne imaginaire. https://sullivan-uneligneimaginaire.ca/artwork/larret-promenade-parmi-les-raffineries-de-petrole/.

Titre d’une œuvre de Sullivan créée en 1978. Sa documentation vidéographique est présentée dans le cadre de l’exposition virtuelle Une ligne imaginaire, organisée par la Galerie de l’UQAM. Son transfert numérique est produit en 2021. Détails : Couleur, sans son, 14 min 46 s. Conception, performance et réalisation : Françoise Sullivan. Montage : Wayne Cullen. Collection de l’artiste.
Galerie de l’UQAM. Sullivan, Une ligne imaginaire, « Et la couleur revient, 1978 ». https://sullivan-uneligneimaginaire.ca/artwork/et-la-couleur-revient/.

Titre du chapitre abordant les enjeux du mouvement et de la danse écrit par Françoise Sullivan dans Refus global (Éditions Mithra-Mythe, 1948, Montréal).
Françoise Sullivan, op. cit.

L’exposition a été présentée à Art-image, à Gatineau, du 1er novembre au 15 décembre 2024.
Françoise Sullivan, « La danse et l’espoir », Refus global(Saint-Hilaire : Éditions Mithra-Mythe, 1948).
Françoise Sullivan, op. cit. 

Œuvre de l'image principale : Là-haut (2007). Françoise Sullivan. Acrylique sur toile, 91,5 x 122 cm. Photo: Guy L'Heureux. Avec courtoisie de l'artiste et de la Galerie Simon Blais

Thank you for reading Vie des arts. You have viewed all your free articles. Subscribe for access to the full content.

Institutionnel

1 year
3 numéros
+ access to web content
65,00$ CAD

Web

1 year
access to web content
30,00$ CAD

Soutien

3 years
9 numéros
+ access to web content
115,00$ CAD

Institutional or OBNL subscription

Consult our offers

You already have an account?

Log in account

*Included shipping