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Éditorial 278 — Simulacres

Éditos

Tandis que l’été bat son plein, que les canicules sont devenues (presque) banales, que l’air se charge des fumées des forêts en feu dans les provinces voisines, les grillons, eux, continuent de nous susurrer par intermittence leur mélodie envoûtante, comme si de rien n’était. L’illusion que tout va bien. Que notre rythme peut, l’espace d’un instant, ralentir. Que l’heure du farniente a sonné – cet art de ne rien faire que certaines cultures revendiquent, auquel la tradition italienne a donné un nom. Carpe diem, écrivait le poète épicurien Horace…

Ce détachement est-­il encore possible à l’heure où nous sommes perpétuellement connecté·e·s, virtuellement disponibles, soumis·e·s à un flot constant d’informations et de sollicitations ? Vivons-­nous dans l’idée que la quiétude est désormais inaccessible ? Et si la course incessante après nos vies était devenue une façon de vivre, une posture par laquelle nous exprimons notre importance et notre utilité — un rôle que nous acceptons et qui valide, d’une certaine manière, notre rapport au monde ? À force de valoriser le faire, n’en oublions-­nous pas d’exister pleine­ment, d’habiter, d’être ? Peut-­être pourrions­-nous éviter l’étouffement en prenant part à la définition des contours formels des simulacres que nous avons fabriqués.

Comme à chaque numéro, Vie des arts ne cherche pas à offrir des réponses définitives, mais à ouvrir des pistes de réflexion. Des voies obliques. Des regards critiques. Pour ce numéro, le dossier thématique nous invite à interroger le simulacre dans ses formes multiples, ses visages mou­vants, ses effets subtils comme ses dérives manifestes.

Le simulacre est ancestral et sociétal. Il est contemporain de son époque. Il traverse les temps en s’adaptant aux discours dominants et aux impostures. Il prend racine dans le/la politique, dans les arts, dans les sphères technologiques, dans nos mécanismes de vie quotidienne et, parfois, même dans les replis de notre subjectivité. Il peut nous séduire, nous émouvoir, nous rassurer, nous distraire… mais aussi nous tromper, nous mani­puler, nous aveugler.

La culture de l’image, les récits médiatiques les stratégies d’apparence : le simulacre est partout et quelques fois plus près de nous qu’on ne le croit. Il remet en cause nos repères, interroge la vérité, trouble nos certitudes. Mais il peut aussi devenir, pour les artistes, un outil critique et une matière à travailler, à déconstruire, à détourner.

Les artistes présenté·e·s dans ce numéro — Valérie Blass, Natascha Niederstrass, Dominic Lafontaine et Michel Huneault — explorent, chacun·e à leur manière, les contours et les tensions du simulacre. Par leurs gestes, leurs choix formels, leurs engagements, ils et elles nous placent face à l’artifice, à l’ambiguïté, à la fracture entre le réel et sa représentation. Leurs œuvres, en apparence déroutantes ou trompeuses, recèlent des vérités sensibles.

À ces explorations visuelles s’ajoutent les contributions essentielles de chercheur·se·s et d’auteur·rice·s — Catherine Barnabé, Raphaël Ouellet, Lynn Bannon et Celina Van Dembroucke — dont les textes, rigoureux et incarnés, enrichissent les lectures possibles du simulacre en puisant dans des corpus variés, des études de cas, des contextes historiques ou contemporains.

Dans un écosystème culturel toujours fragilisé — par les pressions économiques, la précarité des métiers, la polarisation des opinions, etc. —, il nous semble crucial de continuer à penser ensemble, à douter ensemble, à partager nos perspectives, sans céder à la tentation de la censure ou de l’entre­soi. Détenons-­nous la vérité ? La nôtre, certainement — mais il est souhaitable qu’elle demeure en dialogue avec celle des autres. Les détermi­nants de l’art ne sont­ils pas faits pour s’ouvrir au monde, pour accueillir l’inconnu, pour créer du lien au­delà des certitudes, pour regarder le passé s’inscrire au présent et pour envisager le futur avec tous nos bagages ?

Bonne lecture, et que ce numéro vous invite, comme il nous a invité·e·s, à se (ré)habiter, à s’observer, à s’auto­critiquer, puis à écouter les dissonances et à vivre dans le vrai.

Sophie Bertrand
Codirectrice générale et administrative

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