En cette ère du solo généralisé, c’est chacun·e pour soi. Les milieux dans lesquels nous œuvrons valorisent l’initiative individuelle, la compétitivité et la productivité mesurable. Devant nos dispositifs écraniques, les fils personnalisés et autoréférentiels de nos réseaux sociaux scénarisent des subjectivités isolées, sommées de se raconter pour mieux s’optimiser. Même les espaces collectifs sont traversés par des logiques d’isolation, de silence et de simultanéité sans rencontre. Ce régime unitaire ne relève pas seulement des usages technologiques. Il fabrique des narrations sans « nous », centrées sur l’ego, sur la distinction, sur la reconnaissance subjective, sur la signature.
Dans la vie des arts, penser le duo aujourd’hui, c’est se demander : que reste-t-il du faire ensemble ? C’est interroger les dualités créatives des artistes, auteur·rice·s, chercheur·e·s, commissaires et travailleur·euse·s culturel·le·s, qui ne sont pas des « je ». Le binôme apparaît ici non comme une évidente équation (1 + 1 = 2), mais comme un total duquel rien ne peut se soustraire ou se multiplier (1 + 1 = 1). Le duo forme une entité, une analogie, une synchronie, un tout, sans demi-mesure. Des ami·e·s, des couples, des membres d’une même famille, des collègues sont inter-relié·e·s. Le tandem s’unit par envie de complémentarité ou par nécessité, afin de mieux (co)exister dans des contextes de précarité économique, d’infrastructures limitées et de marginalisation institutionnelle. Créer à deux devient alors une manière de partager les risques, de mutualiser les ressources, mais aussi de résister au retrait et à l’injonction de la performance exclusive. Composer avec l’autre, constamment, avec ou sans consensus. La paire déséquilibre les régimes de visibilité, redistribue les pouvoirs et rend perceptibles des formes de dépendance, de soin, mais également de négociation que l’idéologie de l’individualisme tend à dérégler.
Le duo, qu’il soit ponctuel ou perpétuel, contredit l’injonction à l’autosuffisance ; il rend visibles l’entraide réciproque, la répartition des connaissances, les compétences croisées, les mots écrits à quatre mains, en alternance ou en simultané, les pratiques hybrides, les corpus dyadiques, les réflexions à l’unisson, les dialogues.
Par le biais de ce numéro consacré à l’égalité, à la moitié et à l’autorité partagée, nous invitons des propositions qui considèrent le duo comme unité créative. Que révèlent les pratiques en duos à l’heure actuelle, dans des contextes artistiques marqués par l’hyperindividualisation et la performativité des identités ? Que signifie échanger et partager les pensées et les gestes ? Que devient l’auteur·rice lorsque la signature se dédouble, et que les notions de propriété intellectuelle et d’archive sont réparties ? Il n’y a pas de hiérarchie ou de dominant·e-dominé·e. Certaines alliances se veulent stratégiques ou protectrices, d’autres se révèlent plus instables, mais toujours en communion. À deux, que produisent les désaccords, les ruptures et les silences ? Que deviennent les initiatives, les œuvres, les récits et les affects lorsque le duo évolue, se dissout ou échoue ? Comment survivre en l’absence de l’un·e et de l’autre ?
En cette année de célébration du 70e anniversaire de Vie des arts, nous proposons ce 281e numéro qui entend inscrire des repères relationnels attestant, ici et maintenant, des modalités du travail à deux. Nous appelons des textes qui explorent des filiations, des désaccords, des négociations, des ententes, là où le duo devient un modèle (pro)actif de résistance et d’émancipation. En somme, ce numéro se veut un espace de bi-co-présence où s’inventent des manières d’être, de faire et de survivre ensemble.
Soumettre une note d’intention
Vous avez jusqu’au 1er mars, minuit, pour nous soumettre une note d’intention (350 mots) via notre formulaire en ligne, sur la page Collaborer.
Les notes d’intention doivent préciser le sujet anticipé, la liste des duos et des œuvres qui seront analysés dans le texte (s’il y a lieu). Notre appel invite également les propositions de récits visuels, qui consistent en des textes plus incarnés (deux récits par numéro). Vous êtes invité·e·s à joindre des extraits ou des références de textes antérieurs (suggéré).
Nous ferons un suivi avec les auteur·rice·s dont nous retiendrons les propositions. Les textes finaux devront être livrés au courant du mois d’avril (dates entendues avec la rédaction).
Rubriques récurrentes
Nous vous invitons également à soumettre une note d’intention pour nos contenus hors dossier. Rendez-vous sur notre page Collaborer pour proposer un article dans l’une de nos rubriques récurrentes (perspectives, visites, essais, lectures).

