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(Automne 2026) No. 281
(Texte) Fernanda Ramos Mena, Nuria Carton de Grammont

(Exposition) LAURA ACOSTA et SANTIAGO TAVERA
The Embrace of the Saw, OBORO, Montréal. Du 23 janvier au 21 mars 2026 
 

Laura Acosta et Santiago Tavera : El abrazo del serrucho The Embrace of the Saw

Dans le froid sous zéro de Montréal, au troisième étage du centre d’artistes OBORO, se déploie une œuvre qui brûle d’une chaleur de souvenirs intenses : celle des corps mutants face aux ruptures, aux références latines et aux identités déplacées. Le duo d’artistes d’origine colombienne basé au Canada, Laura Acosta et Santiago Tavera, présente El abrazo del serrucho/The Embrace of the Saw. Ce deuxième et dernier chapitre de sa série audiovisuelle Las novelas de Elsgüer prend la forme d’un laboratoire sensoriel où les fractures – structurelles, émotionnelles et idéologiques – se transforment en un langage possible qui, malgré les tensions, cherche des façons libres d’habiter un monde déchiré.

Ce texte prend sa source dans une rencontre inattendue entre les deux autrices, au cours de laquelle Nuria Carton de Grammont présentait les artistes Laura Acosta et Santiago Tavera à Fernanda Ramos Mena. La conversation a inévitablement dérivé vers leur latinidad et les particularités de villes comme Mexico et Bogotá, métropoles qui partagent une blessure à la fois coloniale et géographique. Au nom des impératifs « civilisateurs » du Nord global, des systèmes de drainage qui recouvrent lacs et rivières y ont été érigés, violentant autant les territoires que les corps. Dans l’installation vidéo présentée par Acosta et Tavera à OBORO, l’obsession de domestiquer et de contrôler les flux du corps résonne comme un cours d’eau qui se cherche une nouvelle voie face à un barrage. Pour ces artistes, les contours d’un langage latinx, diasporique et queer, viennent perturber le confort solennel de la perfection, se révélant à travers un corps qui lutte pour se briser volontairement, pour s’échapper au-delà de sa propre peau, pour quitter la rigidité essentialisante et embrasser des formes bâtardes d’existence qui dérangent.

L’usage du « spanglish » dans nos échanges agit comme un désenclavement des flux linguistiques. Dans le Nord global, où le concept de latinx est souvent réduit à des stéréotypes, le duo cherche refuge dans les résonances communes : la chaleur des accents, le rythme des mots et la reconnaissance mutuelle. L’exposition interroge ainsi notre appartenance : dépendons-nous du flux de l’eau dans nos corps, du cordon ombilical ou des eaux fatiguées des tuyauteries d’une violence coloniale silencieuse ?

Notre conversation se déroule dans l’immersion qu’offre El abrazo del serrucho, où se révèle une manière kitsch et exacerbée de construire l’image. Elle évoque à la fois un jeu vidéo et un décor de telenovela1 dans lequel nous sommes plongées. Qu’y a-t-il de plus latinx que les telenovelas ? Une voix subtile murmure : « Es-tu là, mon amour ? »

L’installation elle-même est un labyrinthe de vidéos multicanaux, d’écrans DEL, de sons spatialisés, d’hologrammes et de sculptures. Au centre de la salle, une membrane de latex suspendue reçoit des projections de corps en lutte. Dans un espace ouvert, on voit comment s’étend, depuis sa peau douce, glitchée et étouffante, un cocon visqueux qui cherche désespérément à se scinder.

L’esthétique de l’installation vidéo s’inspire des telenovelas latino-américaines qui ont bercé l’enfance des artistes. On y découvre des décors filmés en Italie qui rappellent les demeures kitsch de la haute société, dont le contraste est violent en comparaison avec la réalité des classes moyennes et populaires. Acosta et Tavera « bâtardisent » cette élégance latine avec une ironie mordante. Des hologrammes des sculptures gréco-romaines – symboles d’un passé occidental figé, mais fragile dans son idéalisation – explosent, se déforment et laissent surgir, à travers leurs fissures, des mauvaises herbes. Il s’agit d’une attaque frontale contre les idéaux hégémoniques de la société parfaite ou contre la culture de masse hollywoodienne et les constructions familiales du devoir-être filtrées par l’histoire de l’art.

Le titre de l’exposition, El abrazo del serrucho, signifiant « L’étreinte de la scie », fait référence à la culture populaire colombienne et à la chanson de M. Black, où « dar serrucho » évoque l’acte sexuel. Ici, l’expression prend une tournure plus sombre : elle révèle une interdépendance toxique où le sexe devient le lien qui maintient une relation vouée à l’échec, une douceur factice destinée au fracas et à la séparation.

Le corps holographique qui se tord dans l’obscurité de l’installation rappelle le body horror. Il se déchire et s’étend pour briser les aspects binaires du quotidien : il résiste à la norme. « Es-tu là, mon amour ? », phrase tirée d’une vidéo virale de Thalía, actrice emblématique des telenovelas mexicaines, qui renforce le sentiment de malaise. En extrayant cette phrase de Thalía, figure de l’ascension sociale, les artistes la métamorphosent en symptôme d’une crise épistémologique. Dans le chaos des ruptures, on se sent « trop », au point d’oublier son propre corps. Embrasser le serrucho, c’est accepter de tout briser pour engager la métamorphose et la traverser.

En fin de compte, l’œuvre de Laura Acosta et Santiago Tavera mobilise un langage de l’impureté (pocho). En contaminant l’anglais « universel » avec l’espagnol colonial et en ébranlant le corps du patriarcat imposé, iels créent un espace où les structures morales dominantes s’effondrent.

L’exposition nous laisse une question lancinante qui s’adresse au cœur : dans un monde qui se brise, comment rester présent∙e à soi-même ? El abrazo del serrucho nous rappelle que, parfois, il faut se fracasser en mille morceaux pour trouver, ne serait-ce qu’un instant, un sens à la liberté. Ici, Acosta et Tavera nous invitent, avec leur installation vidéo, à ouvrir nos corps, à laisser déborder ses eaux et à accepter que les ruptures puissent, paradoxalement, être un langage de l’amour. 
 

 

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