Anniversaires (ou comment célébrer)

n°279
279
Hiver
2025

Par ce numéro, nous décidons de souligner un jalon important de la revue : celui qui marquera, en 2026, les 70 ans de Vie des arts.

Dans le monde de l’art, les anniversaires abondent. On s’arrête constamment, on regarde en arrière : rétrospectives, bilans de carrière, résurrections d’archives, commémorations d’événements, fierté institutionnelle affichée sur fond de à…

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Contenu

Éditorial
Un édito à quatre têtes, à quatre cœurs et à huit mains ! Rien de moins pour célébrer d’une écriture commune notre thème Anniversaires (ou comment célébrer). Car, selon le contexte, dans ce cas-ci festif, célébrer et/ou commémorer est un acte collectif – comme la production de chacun de nos numéros…
Dossiers
Dans les paysages agricoles, les anniversaires ne sont généralement pas marqués : l’année où le père a légué la terre à sa fille, celle où l’on a semé pour la dernière fois, celle où l’on a bâti la nouvelle étable – autant de passages inscrits dans la mémoire familiale et collective, souvent sans date précise ni célébration. Ces signes discrets deviennent des points d’ancrage, portés par le récit oral ou simplement présents. Ils incarnent la tension constante entre ce qui demeure et ce qui disparaît, entre tangible et effacement, entre mémoire et oubli.
Perspectives
Caroline Mauxion utilise une imagerie, des couleurs et des appareillages qui font écho à l’univers médical. S’inspirant des sculptures monumentales de Nairy Baghramian – notamment de son exploration de la fragilité du corps – ainsi que de l’usage de l’intime dans l’œuvre de Louise Bourgeois, Mauxion mobilise divers médiums pour inscrire le corps dans une réalité autre que celle dictée par la médicalisation. À l’aube de son exposition à la Galerie de l’UQAM en septembre 2025, dans le cadre de MOMENTA, je me suis entretenue avec elle dans son studio.
Portraits
D. Kimm a récemment été gratifiée par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) du titre de Compagne des arts et des lettres du Québec, recevant l’insigne de l’Ordre éponyme qui y est associé. L’heure est donc aux félicitations. Bravo au CALQ pour avoir eu la clairvoyance d’honorer ainsi un itinéraire hors normes ! Tous·tes ceux·celles qui œuvrent en dehors des sentiers battus se sentent aujourd’hui moins seul·e·s. L’occasion est toute trouvée pour rappeler les jalons d’une carrière hors de l’ordinaire dont elle a défini le tracé. Je dis cela, mais ce n’est pas tout à fait vrai, puisqu’elle a su fédérer, autour d’elle, d’autres artistes inclassables pour leur permettre de repérer le chemin vers des publics divers. D. Kimm a une propension au travail en équipe. Le cours de sa carrière le prouve éloquemment. Elle aime se trouver des complices qui font avec elle œuvre commune.
Récits visuels
En anglais, les mots « house » et « home » ont des connotations diffé rentes – ma belle-mère me parle souvent du deuil qu’elle ressent depuis qu’elle a été forcée de quitter her home pour s’installer dans une autre maison. En songeant au deuil d’habitation, je pense aussi à l’artiste Sophie Jodoin qui a également vécu une grande peine lorsqu’elle a quitté son atelier il y a deux ans. Je la vois maintenant s’adapter à son nouvel espace et je comprends l’épreuve qu’elle a dû traverser.
Dossiers
L’espace public est un lieu complexe, dont la définition et l’usage sont influencés par les multiples structures gouvernementales qui se succèdent. Ce lieu force la collision entre différents idéaux, projets politiques et décisions hégémoniques. Comme la philosophe Chantal Mouffe1 le souligne, il est un « champ de bataille », le théâtre de conflits à caractère intimement sociaux. À notre époque, instable, ponctuée de révolutions et de tensions toujours plus variées, la liberté de positionnement et la pensée critique sont primordiales compte tenu des politiques qui modèlent nos réalités.
Dossiers
Pourquoi Vie des arts (VDA) m’invite à recenser quelques idées à propos de Rituel festif – Portraits de la scène rave à Montréal, une série de photographies et un livre1 ? Certes, j’en suis l’initiateur avec l’artiste-photographe Caroline Hayeur. Essentielle, Nora Ben Saâdoune, journaliste, s’est jointe à nous pour le volet publication. A contrario de l’actualité de l’année de fondation de VDA, notre projet est entamé en 1996 et rendu public ici et à l’étranger à partir de 1997. En temps et lieu, nous réserverons des nouvelles à propos de « notre anniversaire ».
Dossiers
Depuis son ouverture aux publics en 1977, le Centre Pompidou, à Paris, en France, a souligné plusieurs anniversaires. Cependant, 2025 est pour l’institution française une année particulière : celle de sa fermeture provisoire pour des travaux d’une durée de cinq ans. S’il ne s’agit pas d’un anniversaire au sens premier du terme, la fer meture momentanée de Beaubourg fait événement. Malgré les divers projets mis en place pour faire rayonner sa collection, la fermeture de l’établissement génère une absence géographique, sociale et structurelle dans le paysage culturel parisien, français et international. Elle est d’autant plus symbolique qu’elle intervient à l’aube de la célébration de ses 50 ans. Si la commémoration d’un musée sert régulièrement l’affirmation de sa légitimité et la mise en lumière de son rôle dans la société, la fermeture pour rénovation de Pompidou est l’occasion pour celui-ci de repenser son projet culturel initial ou – comme le Centre l’annonce lui-même –de « réinventer l’utopie originelle1 ».
Récits visuels
La vieillesse peut-elle témoigner de la beauté ? À quoi cela ressemblerait-il, et comment le vivrions-nous si chaque âge, en particulier la vieillesse, pouvait servir de modèle ? On se débat avec le temps qui passe, n’est-ce pas ? On nous pousse à désirer une jeunesse éternelle : c’est une sorte de course contre la montre pour ne jamais voir apparaître une ride ni ressentir le poids des années, au risque d’apercevoir celles-ci se matérialiser à la surface de nos peaux. On vit dans un monde obsédé par la jeunesse. Quand on a un certain âge, la société nous martèle que c’est fini, que l’occasion est passée, pour toujours.
Dossiers

(Photo) HOUSE OF COMMON 

À l’aube du 60e anniversaire de l’Atelier Graff et des 10 ans de L’imprimerie, centre d’artistes, nous, Caroline Boileau et Laurie Magnan, réfléchissons aux formes de célébration possibles des centres d’artistes autogérés, un modèle riche en héritage, mais traversé par de profondes mutations. Fondé en 1966, l’Atelier Graff, l’un des premiers centres autogérés au Québec, a marqué l’histoire des arts imprimés de la province en posant les bases d’un modèle alternatif fondé sur la coopération, la liberté créative et le partage des savoirs. 
Chroniques
Je reçois la plus récente exposition d’Orise Jacques-Durocher, Utopie, oiseaux, etc., comme la possibilité, qui devient la nécessité, puis la générosité d’abriter les invisibles. Mon corps est bien sûr trop lourd pour être porté par ses cubicules aériens, mais, parce qu’ils ont désormais un lieu pour être hébergés, les volatiles en moi se révèlent. Par-là, j’entends les rêveries, superstitions et puissances qui ressemblent à des mouvements d’ailes. Les nids complexes que je contemple permettent aux parts aérées de ma conscience de prendre de l’ampleur.
Visites
À la fin du 19e siècle, la photographie libère la peinture de son obligation réaliste. Elle attire alors les milieux scientifiques comme outil de preuve, mais reste un terrain d’expérimentation artistique. Après les avant-gardes de l’entre-deux-guerres, il faut attendre les années 1970 pour que la photographie s’affranchisse pleinement de son rôle de témoin. Elle devient alors un instrument de mise en scène critique, au service d’enjeux antiracistes, féministes et queers. L’acte de création se joue surtout devant l’objectif (pensons à Cindy Sherman ou à Evergon), avant que l’ère numérique ne per mette (comme Isabelle Hayeur, par exemple) d’enrichir le propos à l’étape de l’édition, par le photomontage ou la manipulation de l’image.
Visites
Présentée à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, l’exposition Dans les plis du souvenir, les couleurs se taisent propose un large corpus d’œuvres de Berirouche Feddal réalisées entre 2020 et 2025. À cette occasion, l’artiste s’est lié au commissaire Alexandre Potvin afin d’explorer avec lui le thème de la mémoire à travers le deuil. Le propos se déploie dès lors en un récit polyphonique : la voix d’une mémoire intime et familiale, et la voix d’une histoire collective déchirée par l’héritage du traumatisme de la colonisation de l’Algérie. Berirouche Feddal met un point d’honneur à raconter les histoires de disparu·e·s pour exposer les processus du deuil. L’artiste partage sa mélancolie du temps qui passe, des époques révolues et des traditions qui s’effacent. Héritier des pratiques ancestrales des femmes amazighes, un groupe ethnique autochtone d’Afrique du Nord, Feddal insiste sur leur pouvoir révolutionnaire.
Visites
L’exposition Éloge d’un fauteuil maudit dénonce la situation des personnes handicapées au Québec, au Canada et plus encore en présentant des installations multisensorielles en deux et en trois dimensions, et ce, à l’échelle humaine.
Visites
Le Labo, espace d’innovation au cœur des arts médiatiques torontois, a accueilli S4M4R3S, une installation du duo montréalais aenl. Situé au studio 401 Richmond, ce lieu est bien plus qu’un simple espace d’exposition ; c’est l’unique centre d’artistes autogéré francophone de Toronto et du sud de l’Ontario. Il constitue un terreau fertile pour l’expérimentation, privilégiant des pratiques interdisciplinaires et numériques. En effet, depuis sa fondation en 2006, sous l’impulsion du cinéaste d’origine française Babek Aliassa et avec le soutien d’artistes de tous horizons, cet organisme n’a cessé d’ouvrir ses portes à la communauté artistique francophone et francophile de la métropole.
Visites
Voir, vaciller. En entrant dans la Galerie R3 de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), je me suis demandé sur quoi mon regard devait s’arrêter pour s’engager pleinement avec ce qui se trouvait devant moi, derrière moi et sous mes pieds enveloppés de pantoufles de papier bleu. Je venais de marcher – littéralement – dans une abondance de couleurs, de lignes, de traces de mouvements de l’artiste visuel Guillaume Desrosiers Lépine.
Essais
Déjouant les codes propres aux arts visuels, au design graphique et à l’écriture, la pratique d’Andes A. Beaulé – lauréat·e du prix Polygone 2025 – propose des formes, des sensations et des idées où s’enchevêtrent des abstractions queers (dessinées et textuelles). Sa pratique du dessin grand format, de l’autoédition et de l’art imprimé se revendique comme un outil de transformations – de soi, de notre société – vers une prise de position résolument fluide et marginale qui encourage une méthodologie de l’existence et du décentrement
Lectures
Le travail de l’artiste Stéphane Gilot est fondé sur une vive tension : il se présente comme schématique, géométrique, fondamentalement visuel et cérébral, mais on le découvre aussi foisonnant, viscéral, nourri de littérature et attentif à la fragilité des êtres humains. L’orbe dérobé, magnifique exposition qu’il a présentée au Centre d’art contemporain Optica à Montréal au printemps 2025, révélait cette duplicité. Au centre de la salle, huit sculptures minimalistes colorées reposaient sur un grand socle en bois, tandis que sur les murs tout autour vibraient des centaines de dessins fébriles assemblés en séries, où l’on percevait autant des constructions improbables que des personnages se trouvant dans des situations troublantes. Paradoxale à première vue, cette rencontre entre une architecture d’inspiration suprématiste et un imaginaire surréaliste fait sentir l’angoisse que sous-tend toute utopie.
Lectures

(Livre) Linda Rutenberg
Traces : Memories of the Earth 
(Québec : Éditions VU, 2024) 
348 p.

Cette publication bilingue accompagnait l’exposition Traces – Les mémoires de la terre de la photographe montréalaise Linda Rutenberg, présentée à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, du 8 novembre 2024 au 12 janvier 2025. L’album éponyme, survolant la seconde moitié d’une carrière de 30 ans, juxtapose ainsi 3 corpus liés au thème des traces fragiles d’environnements aux abois avec des sélections d’œuvres qui diffèrent en partie de celles figurant en galerie, tout en suivant le même ordre de sections. Ce trio d’essais photographiques témoigne d’un échange avec le paysage, le site physique ou l’environnement, comme l’explique en préface le cri tique John K. Grande. Ce dernier souligne de quelles façons Rutenberg a recours à la photographie pour sensibiliser le public à des aspects inaperçus de ce qui nous entoure. Une telle prise de conscience n’est qu’implicitement suggérée par une esthétique où les enjeux formels demeurent au premier plan, appelant de riches développements phénoménologiques. 
Chroniques
En 2025, la Société canadienne de l’éducation par l’art (SCÉA/CSEA) souffle ses 70 bougies. Depuis sept décennies, cet organisme pancanadien, unique en son genre, œuvre à promouvoir et à développer l’éducation artistique dans toutes ses formes et dans tous les co n textes. Fondée en 1955 à Québec par Charles Dudley Gaitskell, artiste et enseignant originaire de la Colombie-Britannique, la SCÉA rassemble des éducateur·rice·s en arts visuels du primaire, du secondaire, du collégial et de l’université ainsi que des milieux communautaires et institutionnels. Animée par la conviction que les arts transforment les individus autant que les collectivités, la Société a su, au fil des années, tisser un réseau engagé d’enseignant·e·s, d’artistes et de chercheur·euse·s d’un océan à l’autre.