L’effet Sullivan

n°280
280
Printemps
2026

La pratique de Sullivan se renouvelle sans cesse, réactivée par les manières artistiques de faire, dansée par d’autres corps, reprise dans les manifestes d’aujourd’hui. Son travail permet de réécrire les théories en esquivant des discours dominants, présents notamment au sein de réseaux longtemps hiérarchisés et dirigés par le genre masculin. Créer d’après et après c’est et…

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Contenu

Perspectives
Amorcée il y a un peu plus de 25 ans, la transition numérique dans laquelle s’est engagé le milieu culturel – visant notamment à accroître la visibilité et à assurer la pérennité des périodiques québécois – est aujourd’hui pratiquement achevée. Allant de la simple présence sur les réseaux sociaux à la mise à disposition de l’entièreté des catalogues des éditeur·rice·s de revues en libre accès, toutes les revues culturelles sont désormais présentes, d’une manière ou d’une autre, sur le Web.
Portraits
J’ai eu la chance de rencontrer Françoise à quelques reprises avant de visiter son atelier. La première fois, c’était lors du vernissage de l’exposition do it Montréal, dont je réalisais le commissariat, à la Galerie de l’UQAM en 20161. À l’idée de la directrice Louise Déry, nous avions invité Mme Sullivan (comme je l’appelais à l’époque) à performer une partition chorégraphique de Paul-André Fortier2. Venant du monde de la danse et sachant qu’elle n’avait pas performé en public depuis les années 1950, je me rappelle avoir été complètement frappée d’admiration. La trace photographique qui subsiste de cette interprétation ouvre une brèche dans le corpus essentiellement pictural qu’elle déploie depuis les années 1980. Une marque, une danse, comme atemporelle.
Dossiers
Quand nous parlons de Françoise Sullivan avec nos collaborateur·rice·s, il n'est pas rare qu'on nous raconte une anecdote à propos d'une rencontre ou d'une relation avec l'artiste comme si tout le monde du milieu de l'art avait déjà croisé son chemin. Nous vous présentons ici quatre témoignages qui réflètent quatre facettes de Françoise Sullivan, de son œuvre et de son impact dans la communauté artistique (mais pas que).
Dossiers
« L’âme mièvre, le tournoiement d’un insecte affolé ou l’état schizophrénique » : telle fut la description que fit un critique d’art de la série Sans titre de Raymonde April. Présentées en 1980 à la galerie Gheerbrant, les sept épreuves en noir et blanc, hautement contrastées, plongèrent ce dernier dans un univers sombre et domestique, habité par une figure féminine et ponctué de légendes telles que « Je m’effondrai en larmes sur le lit » ; « Dans ses yeux, une lueur étrange » ; « Mais qui donc pourrait me faire du mal ? », parmi d’autres.
Dossiers
Dans la foulée des célébrations marquant le centième anniversaire de Françoise Sullivan en 2023, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a déployé une série d’événements rendant hommage à cette figure majeure de l’art québécois, dont une soirée littéraire imaginée par l’historien de l’art Benoît Jodoin et commissariée par l’autrice Gabrielle Giasson-Dulude. Réuni·e·s par dizaines dans les sièges du Cinéma du Musée le 8 novembre 2024, les spectateur·rice·s se sont rapproché·e·s de la vie et de l’œuvre de Sullivan par l’entremise des mots de Denise Desautels, d’Andréane Frenette-Vallières, de Charles Guilbert, de Laurance Ouellet Tremblay et de Maude Veilleux – le tout accompagné des lignes de basse d’Alex Bellegarde. Nous vous proposons de découvrir l’un des textes présentés lors de cette soirée : celui de la poétesse Maude Veilleux.
Dossiers
C’est en s’interrogeant sur la fonction de l’art que l’expérience de l’œuvre apparaît de manière fondamentale et pragmatique. Par exemple, combien de fois un·e visiteur·euse a-t-il·elle dû s’arrêter, voire s’asseoir, pour laisser les couleurs de certaines pièces des peintres Henri Fantin-Latour ou Henri Matisse le·la transporter dans un état de conscience étrange et indescriptible ? On a aussi vu des gens pleurer devant des tableaux. Le fait n’est pas rare. Le pouvoir de l’art, sous toutes ses formes, est incontestable.
Dossiers
Récits visuels
Françoise Sullivan déambule dans la ville. Nous sommes au début des années 1970. Autour d’elle, on proclame « la mort de l’art1 ». L’artiste affirme alors : « Je ne peux imaginer ma vie autrement que dans l’art. Je suis désemparée. » Cosignatrice du Refus global en 1948, elle a déjà, derrière elle, un riche passé de chorégraphe, de danseuse et de sculptrice. La découverte de l’art conceptuel et de la performance lui ouvre, cependant, de nouvelles voies.
Dossiers
À titre de membre fondatrice du groupe des automatistes, Françoise Sullivan cosigne le manifeste Refus global en 1948. Au célèbre texte de Paul-Émile Borduas sont annexés huit autres textes, dont « La danse et l’espoir », seul écrit sur la danse (de surcroît, rédigé par une femme) au sein du recueil. Avec cette contribution, Sullivan livre un texte fondateur pour la danse moderne au Québec. Les propos de l’artiste, initialement prononcés lors d’une conférence à Montréal le 16 février 1948, sont engagés envers l’unification du corps et de l’esprit et font appel au ressenti, aux sensations et aux émotions dans la création de mouvements improvisés et instinctifs. Invitant les sensibilités à se manifester, les existences à s’incarner et les histoires invisibilisées à s’exprimer, elle lègue un héritage permettant d’imaginer le mouvement à partir d’une expérience située et féministe. Axée sur l’énergie interne et l’expressivité, l’approche de Sullivan s’avère précurseure des croisements entre pratiques somatiques et création chorégraphique expérimentale qui ponctuent aujourd’hui les arts visuels, la performance et la danse contemporaine.
Chroniques
Les bords adoucis de Grotto I (2025) me rappellent la rondeur d’un miroir de coiffeuse antique. En raison de son contour ovale irrégulier, j’imagine porter Grotto II (2025) à mon cou, en un médaillon pouvant contenir une ou deux petites photos. Dans les deux cas, les pièces me semblent pouvoir renfermer des visages ronds bien-aimés. Puisque les traits qui composent ces ovales ne ressemblent pas à ce qui à priori constitue une figure humaine, je me demande pourquoi je prétends m’y voir. Célia écrit ma réflexion 1 et reflète ce retour de ma pensée sur elle-même. Elle poursuit : harmonie entre les formes (équilibre), cohabitation (rencontre entre les matières). Examiner ses plaques d’argile avec attention me permet de méditer sur ce qu’il y a de commun et d’autoréférentiel dans leurs tracés mi-vers, mi-chenille.
Visites

 

(Exposition) YANN POCREAU
de légers décalages
Galerie Blouin-Division, Montréal.  
Du 11 septembre au 1er novembre 2025

L’inattendu, la surprise, le hasard bien fait : autant de moments décisifs, fréquemment espérés, au cours d’un processus de recherche artistique. Bien que l’on puisse commencer avec une idée précise, une hypothèse, la démarche devient d’autant plus intéressante lorsqu’elle s’ouvre à l’imprévu et à la découverte fortuite. Cette sérendipité s’observe souvent dans le travail de Yann Pocreau ; elle en constitue même parfois le point de départ. Incontestablement, le sujet principal qui traverse les œuvres de l’artiste depuis plusieurs années est celui de la lumière. Quoi de plus étonnant et de plus versatile que ses effets sur les surfaces matérielles et immatérielles de ce monde ?
Visites
Présentée et développée en collaboration avec AXENÉO7, l’exposition vert soleil green sun réunit les projets soif de communauté/hungry for community d’AM Trépanier, ainsi que Pologne-en-Québec de Sarah Chouinard-Poirier et de Kinga Michalska. Les trois artistes ont travaillé en diapason sur leurs projets respectifs de longue haleine, contribuant les un·e·s les autres à la mise sur pied de leurs œuvres. Il est question de ruralité et de queerness. Des groupes de personnes queers et trans qui mettent leurs désirs utopiques en action. Iels quittent la ville et se regroupent en communautés pour mieux s’émanciper, mieux cultiver la terre et mieux respirer. La proposition archivistique d’AM Trépanier nous invite à découvrir ces récits de vie et à écouter les voix de ceux·celles qui s’y sont mouillé·e·s. Parallèlement, Pologne-en-Québec en fait la satire dans un docu-fiction et une fable folklorique empreints d’humour.
Visites
Si le deuil est un processus d’adaptation face à la perte et au changement, le deuil écologique, quant à lui, touche le trépas de l’environnement naturel tel qu’on l’a connu. Cette notion est le fil conducteur de l’exposition collective d’une poignée de terre, in a handful of soil, une proposition audacieuse de la commissaire Noémie Fortin, conçue sous la forme d’un parcours prenant racine au centre Adélard et se déployant dans cinq sites funéraires du village de Frelighsburg, en Estrie. Spécialisée dans l’art écologique hors institution, Fortin explore ces espaces en tant que lieux liminaires – entre vie et mort, visible et invisible, pérenne et éphémère.
Visites
Ce qui nous lie, Marc-Antoine K. Phaneuf et moi, hormis le fait que nous ayons étudié ensemble en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), c’est notre intérêt commun pour le hockey. Adolescente, j’étais fascinée par le décorum et le style « vestons-cravates » des hockeyeurs. Mon père, arbitre et joueur, m’expliquait alors que le protocole est très important au hockey et que les joueurs doivent incarner le sérieux du sport et l’investissement qu’il requiert, en plus d’être dignes de la figure iconique qu’ils endossent. Dès lors, j’associe protocole et habits du dimanche : deux éléments qui nous ramènent à l’artiste toujours tiré à quatre épingles.
Visites
L’Histoire, parfois, se tait. Des récits de revendication et d’émancipation se dissimulent sous la gravité des discours dominants. Pourtant, il arrive que ces histoires ténues d’espoir affleurent à travers les sédiments du sol, dans des interstices à déterrer ; parmi des coquilles, au centre des noyaux. Le projet In the Underbelly of a Kernel de la prodige Eve Tagny, présenté à l’association d’art Westfälischer Kunstverein, en Allemagne, fait écho à la propension de l’artiste à implanter des jardins dans des espaces d’exposition. Elle conçoit cet espace comme un système symbolique sillonné par la mémoire, les cycles des saisons et les dynamiques de pouvoir, notamment celles issues des histoires coloniales et de leurs douloureux héritages. Pour Tagny, ces terreaux fertiles disent tout : ils exhument les silences, et la vérité (re)prend alors vie.
Visites
C’est sous le signe du rêve que se présente l’exposition consacrée aux œuvres de l’artiste Louise Robert. D’entrée de jeu, le commissaire Michel Huard invite à Rêver Louise Robert, alors que plusieurs tableaux affichent le mot rêve, véritable leitmotiv, voire injonction quant à la manière d’entrer en contact avec son travail. Sans doute est-ce parce que le parcours proposé est à la fois rigoureux et fluide que le rêve peut s’immiscer dans une déambulation où l’imagination est continuellement nourrie, dans un cadre pourtant structuré. La présentation invite à la flânerie et au plaisir de la découverte. Dans L’art : une histoire d’expositions (2009), l’auteur Jérôme Glicenstein rappelle que la salle d’exposition agit comme un espace de jeu, tandis que la scénographie, en tant que marqueur symbolique, oriente les publics quant à l’attitude à adopter et à la façon de tirer parti des codes mis en place.
Lectures
Le quatrième album de la série Wendy, paru en 2024 chez Drawn & Quarterly, opère un changement subtil mais sérieux dans l’univers dessiné par l’artiste originaire de Kahnawá:ke, Walter Scott. On reconnaît le noir et blanc, le trait simple laissant place à la gamme d’émotions expri mées avec une intensité digne du Cri (1893) d’Edvard Munch, les personnages anxieux, insatisfaits, déprimés, naviguant dans le monde des arts visuels contemporains. De même, on reconnaît chez Wendy son alcoolisme, son incapacité à expliquer sa pratique artistique (calculée par l’auteur pour maximiser le potentiel de projection), ses mauvais choix, sa difficulté à s’engager. On pourrait croire que le changement réside dans l’angle méta, puisque Wendy, ayant publié depuis Wendy, Master of Arts en 2020 – une série autofictionnelle éponyme –, doit désormais se farcir les rencontres avec ses admirateur·rice·s et les récrimi nations de ses proches quant à la façon dont elle les a représenté·e·s. Ce serait oublier que l’auteur, fidèle à sa propre démarche autofictionnelle, ne fait que distiller les aléas de sa réalité dans celle de son alter ego : sa série a connu un véritable succès ici comme à l’international.
Chroniques
Depuis le début de ma pratique en enseignement des arts visuels et médiatiques, j’ai eu le plaisir de mener une vingtaine de projets collaboratifs avec des artistes, d’abord en classe et dans la communauté, puis au sein de la galerie d’art en milieu scolaire L’exposant X1. Ces expériences m’ont permis de constater l’effet de ces rencontres sur l’engagement artistique et social des élèves, tout en soulevant des questions quant au cadre de création offert aux artistes en contexte scolaire.
Essais
Quand je repense aux nombreuses œuvres et expositions vues en 2025, ce sont paradoxalement les plus évanescentes, les plus ténues qui me reviennent en tête. Comme si, devant la surcharge de stimulations et d’informations que l’on subit quotidiennement, seule « l’immersion faible », comme la nomme l’artiste Grégory Chatonsky, nous permettait de retrouver un rapport sensible au monde. Ce dernier écrit : « Les immersionismes faibles tentent de remédier au caractère totalisant de l’immersion en transformant la palpitation externe […] en une expérience interne ou esthétique qui consiste à sortir du sentiment immersif au moment même de son expérience par la réflexion et la mise à distance du sujet qui perçoit. »
Lectures

(Livre) Céline Huyghebaert, "nos suppressions" 
(Montréal : Éditions Artexte, 2025), 250 p.

"nos suppressions" débute par le détail d’une feuille cornée. Un papier sans texte ni motif, aux contours altérés, est placé en couverture du livre sans rien énoncer. Cette apparition dépourvue de titre et de noms est le premier geste de Céline Huyghebaert pour nous faire entrer dans les 250 pages de ce livre-objet. Ce dernier nous offre une plongée dans le travail qui a occupé l’artiste entre 2016 et 2025. Elle y poursuit la tentative de constituer une archive fictive de l’artiste a., figure principale du livre aux côtés de la narratrice Céline Huyghebaert. La correspondance, les fragments littéraires et visuels, la citation et l’écriture au « je » tracent une suite de segments discontinus, comme autant de pointillés. L’artiste défait l’écriture linéaire d’une existence artistique en y intégrant ce qui n’a pas été réalisé : des œuvres fantômes dont elle cherche les absences. À partir de cette part manquante, Céline Huyghebaert s’attelle à donner une place à ce qui n’apparaît pas.