Le Labo, espace d’innovation au cœur des arts médiatiques torontois, a accueilli S4M4R3S, une installation du duo montréalais aenl. Situé au studio 401 Richmond, ce lieu est bien plus qu’un simple espace d’exposition ; c’est l’unique centre d’artistes autogéré francophone de Toronto et du sud de l’Ontario. Il constitue un terreau fertile pour l’expérimentation, privilégiant des pratiques interdisciplinaires et numériques. En effet, depuis sa fondation en 2006, sous l’impulsion du cinéaste d’origine française Babek Aliassa et avec le soutien d’artistes de tous horizons, cet organisme n’a cessé d’ouvrir ses portes à la communauté artistique francophone et francophile de la métropole.
C’est dans ce contexte d’effervescence créative que S4M4R3S s’intègre parfaitement. Le travail du duo, composé d’Anna Eyler et de Nicolas Lapointe, dialogue avec le fil conducteur du programme du Labo de 2023 à 2025 : la jachère. Inspirée par la pratique ancestrale des cultivateur·rice·s laissant la terre reposer pour la régé nération du sol, ce thème, initié par la directrice générale et artistique Dyana Ouvrard, nous invite à une réflexion sur le ralentissement, le silence et la culture d’un vide fertile. Ouvrard s’oppose ainsi à l’impératif de productivité, si souvent valorisé dans le monde de l’art. S4M4R3S se présente alors comme une méditation sur la durée, la technologie et la spiritualité, offrant aux visiteur·euse·s une expérience à la fois cinétique et profondément contemplative.
Dès le titre de l’exposition, le ton est donné. S4M4R3S est une orthographe en Leetspeak, ce jargon d’Internet qui substitue des chiffres à des lettres, pour le mot « samares », terme botanique désignant ces graines d’érable que l’on surnomme affectueusement « hélicoptères ». Ce choix n’est pas anodin ; il installe d’emblée une couche de médiation technologique, signalant que notre rapport au naturel sera ici filtré, traduit, voire codé.
Nous découvrons d’abord une installation composée de deux objets distincts, laissant pressentir une évolution de l’espace au fil du temps. Un écran horizontal, tel un rétroviseur vers un autre monde, est placé sur un mur peint d’un bleu franc. Ce choix de couleur, expliquent les artistes, vise à créer un paysage de type Internet, référant directement à l’œuvre notoire Mario Clouds (2002) de l’artiste étasunien Cory Arcangel. Cette surface bleue transforme la perception de l’espace. Les visiteur·euse·s ont l’impression de traverser un paysage immatériel, où la couleur du mur semble même déteindre sur l’image, l’enveloppant d’un halo numérique. Sur cet écran, un panorama pixélisé créé avec le logiciel de modélisation et d’animation Blender évolue sur une durée précise de 10 heures, montrant des plaines de l’aube au crépuscule. Ce cycle étendu nous invite à une contemplation prolongée, où les nuances de lumière et les transformations subtiles de l’horizon se déploient pixel par pixel, convertissant l’écran en une fenêtre temporelle.
L’élément central de l’exposition est sans conteste une imprimante thermique présentée en élévation. Une fois par jour, à un moment aléatoire entre 11 h et 18 h, celle-ci s’active pour laisser choir une impression : une semence d’érable au format Bitmap (BMP), un type d’image matricielle pixelisée, non compressée. Cette samare de papier blanc tournoie jusqu’au sol, créant une attente. Les visiteur·euse·s ne peuvent ni prédire ni influencer l’instant de l’impression, mais seulement en observer les conséquences. L’œuvre incite à une patience peu sollicitée pendant nos interactions quotidiennes avec la technologie. Pour les artistes, cet événement est un anticlimax délibéré. Alors que l’art électronique nous a habitué·e·s au spectacle, le tandem aenl choisit de mettre en scène un moment fortuit, que nous pouvons facilement manquer. C’est l’incarnation même de la jachère : le temps fertile n’est pas l’action elle-même, mais le long silence qui la précède et la suit.
D’une semaine à l’autre, les impressions s’accumulent au sol pour former une cascade de papier de plus en plus dense, évoquant la matérialisation progressive du temps et les strates de la terre. Le paysage numérique, quant à lui, se répète inlassablement, marquant le passage des jours. Les observateur·rice·s réalisent que l’œuvre s’éloigne de toute recherche spectaculaire, privilégiant plutôt une poétique de la temporalité. Cyclique et patiente, elle s’articule en marge des cadres habituels de l’exposition, sollicitant une réévaluation de notre perception du rythme et de l’évolution artistique. Chaque samare imprimée est un jalon sur une ligne du temps qui se construit sous nos regards. Pourtant, comme le souligne le duo, elle est infertile, figée dans sa représentation numérique et matérielle, incapable de germer. Elle ne deviendra jamais un arbre. Elle est un fossile du présent, un instant capturé et répété qui, paradoxalement, parle d’un cycle de vie interrompu par sa propre médiation technologique.
À travers S4M4R3S, Anna Eyler et Nicolas Lapointe proposent une réflexion sur nos relations complexes au temps, à l’imperceptible et aux promesses souvent illusoires du progrès technologique. L’installation engage ainsi un dialogue fascinant entre le potentiel d’un geste répété et sa manifestation matérielle, différée dans le présent.