Alice ; délicieusement bon

(Texte) SARAH BOUTIN
Numéro 278

SUSPENSION

L’intérieur des kakis a laissé sous ma chaussure une gelée malodorante semblable à celle d’un potiron moisi. J’aère l’appartement. Le vent s’engouffre dans les rideaux. Le froid entre dans mes narines et recouvre l’odeur du fruit lorsque je découvre Des réceptacles pour des souvenirs, des odeurs et des cendres de la série Traduire l’odeur : une topographie sensorielle de la mémoire de l’artiste visuelle Alice Zerini-Le Reste.

D’abord, la sculpture me donne à voir deux ailes. À voix basse, je dis souffle ; je pense papillon, anges, incantation, prière. Instinctivement, l’empreinte que je me fais de l’air est existentielle, voire spirituelle ; je ne connais pas la constitution élémentaire du mélange gazeux que je respire plus que je ne comprends le fonctionnement biologique assurant la vie de nos corps. Le mystère de ces incessants échanges me rassasie, car j’ai la sensation qu’« écrire permet de faire circuler le souffle du monde dans l’enveloppe des mots¹ ». J’ignore le dense socle de plâtre qui assoit l’œuvre. Je me concentre sur les deux galbes de la pièce, demi-lunes semblables aux traits courbes par lesquels les enfants simplifient le dessin des oiseaux. L’œuvre arbore un cou fin, sorte de colonne cervicale qui engage et désarçonne mon corps dans un mouvement de contemplation antigravitationnel. Cet instant suspendu me rapporte à ma dimension éthérée, quasi cosmique. Je deviens incorporelle — est-ce possible ? Est-ce une chimère ? Quoi qu’il en soit, le repos d’un hortensia offert dans sa petite coupelle contredit, ça, j’en suis certaine, l’idée voulant que nous soyons exclusivement à terre, de la terre, charnel·le·s.

EXPIRATION

Ma lévitation n’est possible que parce que mon corps la soutient. Il y a l’essence, sublime la fleur, puis son précipité, disposé au coin de la forme-matière blanche. La pesanteur du socle rectangle me ramène en mon corps. L’atterrissage me projette dans une posture de prosternation et incite ma lecture à s’attarder à la façon dont les membres de l’œuvre — et les miens — investissent concrètement l’espace. Je regarde encore, je regarde mieux. L’arrière d’une cage thoracique m’apparaît. Alternance de strates à peine plus creuses que celles qui sont bombées. J’estime que ce sont des traces laissées par la superposition de colombins, jumelés par la pression des pouces de l’artiste. Les ondulations dans la surface me rappellent le renflement des côtes, puis l’affaissement aux lieux des muscles intercostaux. Devant, l’espace ouvert contribue à l’élasticité de l’œuvre, comme les cartilages costaux participent à la souplesse des parois du thorax. Ce que je prétends être des plèvres, feuillets de tissu entourant une cavité pleurale, me fait prendre conscience de mes propres poumons, qui se remplissent, s’affaissent, puis se remplissent encore.

Alice Zerini-Le Reste, Des réceptacles pour des souvenirs, des odeurs et des cendres – Varia (2024). Grès, roses sauvages, cendres de roses sauvages, cendres de fougère, bergenia et cendres de bergenia. Avec l’autorisation de l’artiste

SUSPENSION

Alice dit : « Non, je m’inspire du petit cartilage qu’on re trouve dans le nez. » Pour cette pièce, elle cherche à traduire visuellement le récit d’un trajet en voiture, avec ses grands-parents et sa sœur, en Bretagne, alors qu’elle était enfant. « Nous revenions de notre baignade habituelle à la plage, le sable collé à nos jambes salées s’incrustait dans les sièges de la voiture. Ça sentait la serviette mouillée, la mer. La voiture réchauffée par le soleil s’était garée au milieu d’un jardin en fleurs. J’associe encore aujourd’hui mes grands-parents à l’odeur des hortensias. »

Recontextualisant les souvenirs en tant qu’expériences corporelles, ce travail rend visibles nos présences au monde en tant que chorégraphies qui outrepassent le langage et les normes qui le balisent. « Alors que la littérature tente de décrire les odeurs par des mots, mon objectif est de les traduire par la matière. »

Après chacune des phrases qu’elle m’envoie pour m’expliquer sa démarche, Alice ajoute un symbole de tulipe. Je le lui fais remarquer. Elle dit : « J’adore les tulipes. »

En plus des fleurs renflées à la base et évasées à l’extrémité, Alice adore aussi :
Le bouquet de jonquilles qu’elle sent depuis son lit
Une allumette tout juste craquée
Les mains, après avoir caressé un chien
L’asphalte fraîchement coulé
La nuque de quelqu’un qu’on aime
Le gazon fraîchement coupé
L’eau de cuisson des pâtes
Le bord de mer au Maine
Les escargots après la pluie
Le vernis à ongles de sa mère

Des moments qu’elle compile dans une longue liste comme autant de témoignages olfactifs.

Alice Zerini-Le Reste, Des réceptacles pour des souvenirs, des odeurs et des cendres I (2024). Grès, porcelaine, hortensia et cendres d’hortensia. Avec l’autorisation de l’artiste

EXPIRATION

L’expérience visuelle et olfactive proposée par Alice permet de nous accorder une pause. Ressentir le mécanisme de la respiration demande que nous nous arrêtions — ou, du moins, que nous ralentissions un tant soit peu, nous octroyant une sorte de répit de l’analyse par laquelle nous passons pour justifier les mouvements de notre existence. C’est plus simple encore : absorber l’air est une expérience sensorielle, car « nous sommes symboliquement, matériellement et radicalement ramenés à nos propres corps et connectés aux corps des autres² ». Désarrimée des logiques visibles et mesurables, cette porosité qui est la nôtre enivre et inquiète. La psychanalyste Anne Dufourmantelle explique que c’est « sans doute parce que l’ineffable n’appartient qu’à Dieu seul, et non au réel³ » que le « monde flottant » nous trouble. Depuis les Grecs, « on procède par concept et non par intuition, encore moins par analyse des sensations⁴ ». Pourtant, au cœur de la pensée occidentale, l’identité stable, les ordres séparés et les limites n’expliquent pas tout. En investissant cette opacité fondamentale, à la lisière de ce qui est immédiatement compréhensible ou partageable, l’artiste nous appelle à renverser la croyance selon laquelle répondre aux besoins de base des organismes, ou bien nous asservit, ou bien coupe l’élan de la pensée créatrice.

Lié au système limbique, partie du cerveau responsable de la mémoire, de l’émotion et de la navigation spatiale, l’odorat est le seul sens qui n’est pas immédiatement analysé par la raison. L’univers olfactif nous offre donc, chaque jour, des moments qui permettent, en quelque sorte, de prendre conscience des relations, des lieux et des moments que nos corps ont déjà archivés en eux. Nos souvenirs se superposent à l’œuvre, qui prend alors une forme-palimpseste et invite à une appréciation ne s’adressant pas uniquement à la part rationnelle, mais à la mémoire enfouie des spectateur·rice·s. En tant qu’ancrages tangibles, les pièces d’Alice sont des détonateurs de réminiscences. Je suppose qu’elles recèlent d’un pouvoir d’apaisement pour nos corps qui, à l’époque qui est la nôtre, ont un grand besoin d’air pour répondre à un essoufflement « qui découle de nos “si violentes fatigues⁵ ».

La chronique « Une œuvre, un texte » propose une incursion intimiste dans l’œuvre d’un·e artiste dont la pratique en arts a été exposée récemment dans un lieu de diffusion. Elle se confronte au regard de l’un·e de nos collaborateur·rice·s, qui se prête au jeu d’en faire émerger les textures, les motifs, le récit…

¹ Laure Morali, Orange sanguine, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, p. 5.
² Sandra Noeth et Janez Jansa, Breathe – Critical Research into the Inequalities of Life, New York, Columbia University Press, 2023, 152 p.
³ Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Payot & Rivages, 2013, p. 59.
⁴ Ibid., p. 59.
⁵ Marielle Macé, Respire, Lagrasse, Verdier, 2023, p. 120.

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse