Visites
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Ariel Rondeau

 

(Exposition) AMÉLIE BÉLANGER, NAAKITA F.K., 
FRÉDÉRIC LAVOIE, ANNE-MARIE PROULX, EVE TAGNY
d’une poignée de terre, in a handful of soil, 
Adélard, Frelighsburg. Commissaire : Noémie Fortin. 
Du 17 mai au 9 novembre 2025

Amélie Bélanger, naakita f.k., Frédéric Lavoie, Anne-Marie Proulx et Eve Tagny : d’une poignée de terre, in a handful of soil

Si le deuil est un processus d’adaptation face à la perte et au changement, le deuil écologique, quant à lui, touche le trépas de l’environnement naturel tel qu’on l’a connu. Cette notion est le fil conducteur de l’exposition collective d’une poignée de terre, in a handful of soil, une proposition audacieuse de la commissaire Noémie Fortin, conçue sous la forme d’un parcours prenant racine au centre Adélard et se déployant dans cinq sites funéraires du village de Frelighsburg, en Estrie. Spécialisée dans l’art écologique hors institution, Fortin explore ces espaces en tant que lieux liminaires – entre vie et mort, visible et invisible, pérenne et éphémère.

Le cimetière-jardin, apparu dans les milieux ruraux québécois au XIXe siècle, est aujourd’hui en voie de disparition, laissant progressivement place à de nouvelles pratiques commémoratives. Bien que de plus en plus délaissés par les descendant·e·s des personnes inhumées, ces lieux n’en demeurent pas moins fondamentalement vivants : espèces végétales, animales et minérales les peuplent, tout comme les histoires et les mémoires qu’ils recèlent. C’est dans ce contexte que six œuvres se sont intégrées à ces sites, entre deux saisons.

Frédéric Lavoie, Offrandes (2025). Cimetière Bishop Stewart, Frelighsburg. Photo : Éliane Excoffier. Courtoisie d’Adélard

Au creux du Bishop Stewart Memorial Church Cemetery, l’installation Offrandes (2025) de l’artiste-naturiste Frédéric Lavoie se penche plus précisément sur les oiseaux noirs de la région – corbeaux et corneilles –, traditionnellement associés au malheur. Déjouant ces symboliques, il leur destine un vaste drapé suspendu, percé d’ouvertures servant de perchoirs et garni de friandises. L’intervention nous invite à voir par une observation attentive au-delà des apparences et s’inscrit dans la continuité d’une pratique marquée par une curiosité et un respect soutenu envers les non-humains avec lesquels nous cohabitons.

Avec Of Matter (2025), Eve Tagny propose un hommage puissant à la présence historique des personnes noires au Québec, en particulier à Justus Billings, esclave afrodescendant américain ayant trouvé refuge à Frelighsburg, où il acquiert une terre et un statut légal au XIXe siècle. Aujourd’hui enterré au Barnes Cemetery, Billings est central dans l’œuvre. L’artiste introduit une urne d’argile et convie les visiteur·euse·s à déposer des offrandes. Celle-ci est habillée d’images imprimées sur tissu : l’une montre le père de Tagny tenant un fragment du mur du cimetière, possiblement bâti par Billings ; l’autre juxtapose les mains de l’artiste à celle gravée sur la pierre tombale de Billings pointant vers les cieux. Ce geste révèle des événements historiques oubliés ou abordés à travers la lentille de l’appropriation – du territoire comme de l’humain.

naakita f.k., prompts for attunement (détail) (2025). Cimetière Deming, Frelighsburg. Photo : Éliane Excoffier. Courtoisie d’Adélard

Les réalisations de naakita f.k. font place davantage à l’incorporel et à la figure du fantôme. À Adélard, l’artiste narre la vidéo Stone Tape : A haunting (Chapter 1) (2025) qui explore les hantises des lieux, du passé et du futur. On y observe ses mains s’affairant à soigneusement composer des assemblages de brindilles, de fleurs et de fruits séchés. Au Deming Cemetery, prompts for attunement (2025) se manifeste en quatre sculptures évoquant des pierres tombales intégrées parmi les sépultures existantes et parées de questions telles que : « Quelles sont les conditions qui ont façonné ce lieu ? ». Cette proposition aborde les violences coloniales et extractivistes, ainsi que la perte ressentie face aux changements du territoire.

Amélie Bélanger, Nous veillons l’avènement des désastres (2025). Clark Burying Ground, Frelighsburg. Photo : Éliane Excoffier. Courtoisie d’Adélard

Dans Nous veillons l’avènement des désastres (2025) d’Amélie Bélanger, le non-humain et les mots jouent aussi un rôle majeur. L’installation prend place autour d’un grand pommier au Clark Burying Ground, sur le terrain de la Cidrerie Domaine Héritage. Cohabitant avec l’unique tombe du verger – appartenant à un couple décédé il y a plus de 150 ans –, l’œuvre comprend des pièces en céramique de même que des matières résiduelles de production cidricole récoltées par Bélanger. Elle est évocatrice des épimélides, nymphes chargées de la protection des moutons et des pommiers. Un texte poétique accompagne le projet, faisant allusion au pouvoir du feu. Il s’en dégage une atmosphère mystique, où des traces définitives de magie se font ressentir.

Enfin, les langues occupent également une place importante dans les œuvres d’Anne-Marie Proulx, réalisées en conversation avec Tanya Lalo Penashue. Présentée au Frelighsburg Methodist Cemetery, Petits fruits (2025) se déploie autour d’un dialogue entre les deux amies. D’une part, sous forme d’une piste sonore donnant à entendre des extraits de conversations en français et en innu-aimun sur la cueillette et l’héritage familial ; d’autre part, au moyen d’impressions photographiques évocatrices du territoire, des cycles et de la disparition de proches. Cette collaboration intime et sincère honore notamment la mémoire de leurs grand-mères respectives et les enseignements transmis par celles-ci.

d’une poignée de terre, in a handful of soil embrasse le changement des saisons et le maillage des temporalités. Les interventions sont visuelles, mais aussi façonnées de mots : poésie, questions ou dialogues, en français, en innu-aimun ou en anglais, lus, parlés ou écoutés. Plurielles et complexes, elles sont à l’image des cimetières-jardins qu’elles investissent, se faisant à la fois rituels et habitats. Ultimement, œuvres et lieux incarnent un potentiel de guérison et de réparation. Par la résilience. Par la réciprocité. Par le repos. 

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse