Inscrite dans le contexte géographique, historique et politique singulier de la ville de Québec, l’installation Friction d’Amélie Laurence Fortin s’affirme comme une manifestation exemplaire de l’évolution de la sculpture in situ vers des dispositifs réactifs et immersifs. En opérant une synthèse méticuleuse entre le métal, le son et la lumière, Fortin transcende la matérialité statique pour engendrer ce que le commissaire de la Manif d’art 12 – La biennale de Québec, Didier Morelli, qualifie d’« objet performatif radical ». L’œuvre ne se contente pas d’occuper un lieu ; elle invite le public à s’extraire d’une posture d’observation plus ou moins attentive pour s’engager dans l’expérience vécue. Dès lors, une interrogation fondamentale émerge : comment cet objet performatif permet-il de penser la phénoménologie sculpturale contemporaine ?
Le socle conceptuel de Friction s’ancre dans la pensée de la théoricienne marxiste et militante Rosa Luxemburg, notamment à travers sa célèbre citation : « Ceux qui ne bougent pas ne remarquent pas leurs chaînes1 ». Dans le dispositif de Fortin, la chaîne est soustraite de sa fonction industrielle ou mécanique pour être investie d’une charge symbolique, configurant ainsi une esthétique de la contrainte et de la résistance. Cette matérialité brute se manifeste dans la confrontation physique et sonore du métal contre le métal : de lourdes chaînes se déplacent horizontalement le long d’une colonne d’acier. Par sa répétition incessante, ce mouvement mécanique devient la métaphore d’une lutte humaine menée dans le but de résister au système. À une époque où les modes de gouvernance traditionnels s’érodent, l’œuvre de Fortin agit comme un appel aux armes et à la patience, et rappelle aux spectateur·rice·s que la persévérance est la condition sine qua non de toute transformation sociale.
En rendant ces chaînes à la fois visibles et audibles au moyen d’une cinétique implacable, Fortin postule que la prise de conscience de nos propres limites – sociales, mentales ou existentielles – constitue un préalable à l’émancipation. L’installation est conçue comme une épreuve : la froideur intrinsèque de l’acier et la tension liée à l’aspect mécanique de la proposition imposent un défi d’endurance, dans un contexte saturé de flux politiques instables. Le terme « friction » excède ici son acception tribologique pour désigner une résistance intérieure associée à l’exigence du changement et à la transformation des subjectivités.
L’expérience de Friction se déploie dans une dimension phénoménologique en sollicitant les sens par une composition sonore polyphonique et un langage visuel minimal. L’exploration de la matérialité sonore constitue une stratégie centrale. Le paysage acoustique ne contient pas uniquement une diffusion électronique, mais aussi le frottement du métal en mouvement. Des fréquences graves et des impulsions mécaniques composent un véritable tunnel sonore qui enveloppe le corps des observateur·rice·s. Cette dimension immersive de la sculpture en fait non pas une entité distante, mais un phénomène qui résonne au sein même du corps des spectateur·rice·s. Ainsi, la vibration produite engage ceux·celles-ci sur le plan sensoriel.

Sur le plan visuel, l’installation est construite de 10 panneaux acoustiques blancs et d’éclairages fluorescents qui évoquent la réalité environnementale québécoise, marquée par la rigueur de l’hiver et la lumière diffuse des paysages boréaux. Ces surfaces immaculées introduisent une légèreté qui entre en dialogue avec les chorégraphies enneigées de Françoise Sullivan dans son œuvre séminale Danse dans la neige (1948). Comme chez Sullivan, la proposition de Fortin met en scène ce point de contact critique où la chair chaude et vivante rencontre un environnement froid et gelé, donnant à voir la vulnérabilité et, par extension, la résilience du corps face à l’adversité. Dans cet espace atmosphérique, les visiteur·euse·s accèdent à une sensibilité proprioceptive aiguë et deviennent conscient·e·s de leur propre position par rapport à la machine.
En privilégiant la mise en action dynamique de ses éléments au lieu de la forme fixe, et en créant ainsi une œuvre-événement, Friction s’impose comme un objet performatif radical. Bien que l’installation dépende d’un moteur électrique, la véritable performance ne réside pas dans la puissance technique, mais dans la capacité de l’objet à témoigner de la lutte perpétuelle du mouvement contre la résistance. En posant des questions existentielles telles que « Que signifie changer ? », l’œuvre d’Amélie Laurence Fortin ne laisse pas les spectateur·rice·s dans un état de détachement. Elle force une confrontation avec nos propres chaînes métaphoriques et transforme l’espace galerie en une zone de résistance active et d’éveil sensoriel, nécessaire à toute critique vers l’avenir.

Citation généralement attribuée à la théoricienne Rosa Luxemburg : « Ceux qui ne bougent pas ne remarquent pas leurs chaînes. » La source primaire exacte de cette formulation demeure toutefois difficile à établir.