Pour chacun de ses numéros, Vie des arts invite un∙e membre de l’Association québécoise des enseignant·e·s spécialisé·e·s en arts plastiques (AQESAP) à écrire une chronique soulevant un enjeu, soutenant une réflexion et soulignant une initiative dans le domaine de l’éducation artistique. Ce partenariat, en corrélation avec la mission de l’AQESAP, vise à promouvoir la qualité de l’enseignement en arts, à stimuler la recherche et à favoriser le partage d’expériences pédagogiques.
Depuis le début de ma pratique en enseignement des arts visuels et médiatiques, j’ai eu le plaisir de mener une vingtaine de projets collaboratifs avec des artistes, d’abord en classe et dans la communauté, puis au sein de la galerie d’art en milieu scolaire L’exposant X1. Ces expériences m’ont permis de constater l’effet de ces rencontres sur l’engagement artistique et social des élèves, tout en soulevant des questions quant au cadre de création offert aux artistes en contexte scolaire.
J’ai entrepris des études de maîtrise en enseignement des arts plastiques au secondaire afin de réfléchir à diverses formes de pratiques pédagogiques stimulantes et significatives, tant pour les élèves que pour le personnel enseignant. À l’heure où l’éducation est de plus en plus appelée à aborder les enjeux de société et les questions contemporaines délicates, il m’a semblé pertinent d’explorer le potentiel des rencontres entre des artistes en art actuel qui ont une pratique engagée et des adolescent·e·s. Comment les cours d’arts plastiques peuvent-ils répondre au besoin des jeunes d’exprimer leur vision du monde, de repenser collectivement les contestations sociales et de se projeter comme citoyen·ne·s actif·ve·s ?
À travers ma recherche, j’ai conçu un projet avec Clément de Gaulejac, artiste visuel et auteur montréalais dont la démarche interroge avec acuité les rapports entre art, langage et engagement politique. Pour ce projet, j’ai effectué un travail de commissariat en montant une exposition professionnelle en milieu scolaire, ainsi qu’organisé une rencontre entre de Gaulejac et des groupes d’adolescent·e·s.
L’eau tiède, titre de l’exposition intégrée à la programmation de L’exposant X, fait référence au projet Web de l’artiste, qui présente un ensemble en constante évolution rassemblant des centaines d’illustrations réalisées à partir de 2012, à l’occasion du Printemps érable, mouvement de grève étudiante sans précédent au Québec. Sur ses différentes plateformes numériques, de Gaulejac diffuse une série de caricatures critiques ancrées dans l’actualité d’ici, un corpus processuel englobant plus d’une décennie de luttes, souvent produites en soutien à divers mouvements géohistoricosociopolitiques. Connaître son œuvre permet de mieux comprendre comment l’image criante et le slogan peuvent devenir des outils de réflexions critiques et d’interventions. À la galerie, j’ai transposé une atmosphère évocatrice de l’esthétique de l’artiste et de cette période de turbulence. Par les œuvres imprimées en forme et au format d’affiches de manifestation, les élèves ont pu saisir la portée contestataire du travail de Clément de Gaulejac, oscillant entre ironie mordante et engagement mobilisateur.
Pendant l’exposition, les élèves disposaient de quelques semaines pour visiter la galerie, située à même leur école. Ceux·celles-ci pouvaient, s’iels le souhaitaient, faciliter leur appréhension des enjeux présentés par l’artiste en recourant aux divers liens vers des ressources en ligne. Des codes QR donnaient accès à des capsules et à des articles provenant de médias destinés au public jeunesse. Des rencontres ont ensuite été organisées à la galerie en présence de l’artiste, dans des conditions propices aux échanges. Ces discussions se sont déroulées en groupes composés d’environ sept élèves âgés de 14 et 15 ans ayant choisi d’y participer sur une base volontaire.
Ma recherche visait à décrire un modèle d’exposition-rencontre entre un·e artiste et des élèves du secondaire dans le but de développer leurs compétences citoyennes par l’entremise des arts plastiques, tout en dégageant des principes pédagogiques transférables à divers contextes éducatifs. Elle a permis de mettre en lumière plusieurs conditions favorables à une telle démarche : la présence d’un∙e artiste jouant un rôle de médiateur·rice en modélisant sa pratique, un·e enseignant·e en arts assurant le commissariat de l’exposition, une médiation fondée sur le dialogue et une certaine flexibilité dans la progression des activités. Toutefois, une implication concrète des élèves demeure nécessaire. En somme, si la rencontre avec un·e artiste politiquement investi·e peut allumer l’étincelle, c’est par l’action que les élèves la transforment en flamme citoyenne – un brasier qu’il revient à l’école d’alimenter, d’accompagner et de reconnaître comme un acte d’apprentissage et d’engagement.
L’exposant X est une galerie scolaire professionnelle située à l’entrée de l’École secondaire de Bromptonville, accessible à tous·tes (élèves, personnel et grand public) et dotée d’infrastructures de qualité. Elle propose des expositions réunissant à la fois des œuvres d’élèves et d’artistes professionnel·le·s dans le cadre de projets collaboratifs intégrant des activités pédagogiques conçues conjointement.