Visites
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) DOUNIA BOUZIDI

(Exposition) BERIROUCHE FEDDAL
Dans les plis du souvenir, les couleurs se taisent 
Commissaire : Alexandre Potvin
Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, 
Montréal. Du 19 juin au 24 août 2025

Berirouche Feddal : Dans les plis du souvenir, les couleurs se taisent

Présentée à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, l’exposition Dans les plis du souvenir, les couleurs se taisent propose un large corpus d’œuvres de Berirouche Feddal réalisées entre 2020 et 2025. À cette occasion, l’artiste s’est lié au commissaire Alexandre Potvin afin d’explorer avec lui le thème de la mémoire à travers le deuil. Le propos se déploie dès lors en un récit polyphonique : la voix d’une mémoire intime et familiale, et la voix d’une histoire collective déchirée par l’héritage du traumatisme de la colonisation de l’Algérie.

Berirouche Feddal met un point d’honneur à raconter les histoires de disparu·e·s pour exposer les processus du deuil. L’artiste partage sa mélancolie du temps qui passe, des époques révolues et des traditions qui s’effacent. Héritier des pratiques ancestrales des femmes amazighes, un groupe ethnique autochtone d’Afrique du Nord, Feddal insiste sur leur pouvoir révolutionnaire.

Dès l’entrée de l’imposante salle d’exposition, l’œuvre picturale Printemps en lamentation, les couleurs en damnation (2024) interpelle. L’artiste rend hommage à Mohamed Bouazizi, figure sacrificielle des printemps arabes. L’immolation du vendeur ambulant, le 17 décembre 2010, marque le début des émeutes populaires tunisiennes qui mèneront à la chute de Ben Ali, ancien président de la République tunisienne, ainsi qu’à la propagation des révoltes dans tout le Maghreb. Gravures, brûlures au chalumeau et pastels se superposent : la matière picturale elle-même incorpore les blessures du corps martyrisé de Bouazizi. Toutefois, la vitalité chromatique ne trahit pas la gravité du sujet. Elle ouvre au contraire un espace sensible qui met en lumière le désarroi d’une jeunesse sacrifiée. Au côté, l’artiste pose la réplique d’un fusil en verre rempli de bougainvilliers séchés. Cette proposition sculpturale symbolise à la fois le deuil et l’espoir.

La première salle est consacrée aux souvenirs familiaux de l’artiste. Les visiteur·euse·s y traversent les traces d’enfance et de liens fraternels : le portrait de sa fratrie est mis en dialogue avec la version originelle du poème Indifférence écrit par le père de l’artiste en 1975 et repris par Feddal en 2024 parmi une sélection de documents ayant survécu aux intempéries du temps. Les rituels et les récits sacrificiels d’Emir Abd el-Kader, d’Ismaïl et des moutons dans les rues d’Alger1 se mêlent aux souvenirs intimes de Feddal, tissant un récit où la mémoire familiale devient résistance.

Berirouche Feddal, Entre couleurs éphémères et traditions (2024). Crayon multi-couleur, kardoune, clous, œils de Fatima multi-couleur, huile sur toile. 153 x 185 cm. Photo : William Sabourin. Courtoisie de l’artiste

Entre couleurs éphémères et traditions (2024) occupe une place centrale. Dessinée à l’aide d’un crayon de bois multicolore – jusqu’à son épuisement –, cette œuvre retranscrit la vivacité et la fragilité des souvenirs familiaux. Les portraits, entourés de l’œil bleu de Fatima et de bandes de kardoune – un ruban de tissu coloré traditionnellement utilisé par les femmes kabyles pour lisser et protéger leurs cheveux –, agissent comme des talismans protecteurs. La tendresse fraternelle de Feddal évolue, d’hier à aujourd’hui, en un espace de rituel.

L’installation Mémoires d’une double hache (2024) crée un point de jonction entre des souvenirs familiaux et des réminiscences géohistoriques de l’Algérie. Un corps sans tête, tramé en kardoune, est posé sur un lit en fer rouillé jonché de l’œil de Fatima. La morphologie forme une double hache : symbole issu de l’iconographie amazighe référant à la protection et au pouvoir. L’installation agit comme un seuil, préparant les visiteur·euse·s à entrer dans la partie suivante de l’exposition, là où les récits collectifs et historiques prennent une dimension plus monumentale et sombre.

 Berirouche Feddal, La terre fume. Les prières tombent (2025). Gravure, pyrogravure et peinture sur panneau de bois. 244 x 355 cm. Photo : Guy L’Heureux. Courtoisie de l’artiste

Plongée dans l’obscurité, la suite du parcours accueille des œuvres d’une gravité accrue. Le portrait de la grand-mère de l’artiste, Recueillement en hymne de joie (2025), trône comme une figure tutélaire. Sa taille impressionnante d’environ 2,5 mètres de hauteur lui confère une présence quasi rituelle, faisant de la mémoire familiale un socle pour aborder et supporter l’histoire plus large des violences et des sacrifices. Subséquemment, La terre fume. Les prières tombent (2025), un tableau de plus de 3,5 mètres de hauteur, confronte directement les enfumages coloniaux aux sacrifices de moutons. La dimension, la composition et les matières de l’œuvre ficèlent un espace de tension où le rituel ancestral et la mémoire de la violence se répondent, imposant ainsi aux visiteur·euse·s une expérience à la fois sensorielle et réflexive. Enfin, Les veilleuses (2025), suspendues entre ciel et terre, établissent le lien entre le monde des morts et celui des vivants, transformant la salle en un espace de médiation intime et collectif.

Ainsi, l’exposition se noue comme un parcours initiatique : de l’espace protecteur de la famille vers l’espace hanté de l’histoire collective, du souvenir tendre jusqu’à la nécropolitique. Berirouche Feddal ne cherche pas à hiérarchiser les récits ; il les fait coexister avec justesse, les lie ensemble comme les kardounes de ses installations. C’est dans cet entrelacement que réside la force de son travail. Une esthétique vibrante, sillonnée par les brûlures et les couleurs, qui ne masque jamais la gravité, mais en offre une approche radicalement incarnée.

Berirouche Feddal, Printemps en lamentation, les couleurs en damnation (2024). Gravure sur bois, pyrogravure et pastel à l’huile. 123 x 246 cm. Photo : Guy L’Heureux. Courtoisie de McBride Contemporain

1 Abdelkader ibn Muhieddine, plus connu sous le nom d’Emir Adb el-Kader, est un chef religieux et militaire qui lutte contre l’armée coloniale française dès 1830. En 1847, il est condamné à l’exil et emprisonné en France. Il sera libéré par Napoléon Bonaparte et mourra en 1884 à Damas, en Syrie. L’Aïd Al-Adha est la fête musulmane la plus importante. Elle commémore la foi d’Ibrahim (Abraham), qui accepte de sacrifier son fils Ismaïl. Au dernier moment, Dieu envoie l’ange Jibril (Gabriel) remplacer l’enfant par un mouton. Lors de cette fête, les musulmans prient et sacrifient un mouton.

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