Compte rendu du Forum annuel des membres 2026 du RCAAQ et témoignages des participant·e·s sur l’autogestion.
Ayant eu lieu du 2 au 3 juin 2026, sous le thème « Trouble-fête : célébrer et réimaginer l’autogestion », le Forum annuel des membres marquait les quarante ans du RCAAQ. Quelque 70 artistes et travailleur·euse·s culturel·le·s issu·e·s de centres d’artistes québécois se sont ainsi réuni·e·s à la Galerie d’art du Parc, à Metaperotin/Trois-Rivières. L’autogestion y a été célébrée avec un enthousiasme certain, alors même que le rassemblement a également donné lieu à un exercice critique, engagé et incarné, porté par le réseau qui regroupe plus de 80 centres d’artistes et organismes en art actuel à travers le Québec.
Lors de ce rassemblement, le RCAAQ m’a invité à tenir une résidence d’auteur. Le présent article en découle, de même que les bribes de témoignages sur l’autogestion dans les centres d’artistes d’aujourd’hui qui y sont réunies. À cette occasion, je me suis fait l’oreille attentive à la multiplicité des voix des membres du regroupement. Bien au-delà du lieu commun de la crise de la quarantaine, cette édition de la rencontre a su rendre manifeste non pas un essoufflement, mais bien la vitalité du réseau des centres d’artistes et de sa valeur commune : l’autogestion, qui en est l’âme, le souffle vital qui attise les quarante bougies du RCAAQ. Le forum s’est révélé un indicateur de la vivacité actuelle des centres d’artistes, bien qu’aux prises avec plusieurs freins ; il a constitué un véritable creuset pour leur devenir. Les intervenant·e·s de l’édition (Julie Bruneau, Julie Châteauvert, Mathilde Forest, Fontaine Leriche, Anne Bertrand et Jacques Newashish) ont su mobiliser les membres. Ces dernier·ère·s ont exprimé leurs vœux renouvelés et leur persistance à insuffler un vent d’alternatives par l’art, la gouvernance participative et l’autodétermination via le modèle des centres d’artistes autogérés, dans un monde s’avérant souvent asphyxiant pour plusieurs artistes et travailleur·euse·s culturel·le·s s’engageant auprès de ces organismes plus proches de leurs valeurs, qui sortent des sentiers battus et qui amènent du « trouble » à la paisible fête sociale. Ce dialogue entre membres, qui a pris une place particulièrement importante lors de cette édition du rassemblement, n’a pas été sans être traversé par le contexte actuel, marqué par les mobilisations du milieu culturel de ces deux dernières années, notamment la Grande mobilisation pour les arts du Québec (GMAQ) et le Front commun pour les arts, dans lequel le RCAAQ est activement engagé. Ces mobilisations exigent un financement adéquat pour le milieu des arts, sans oublier les enjeux liés à la mise à jour de la loi québécoise sur le statut de l’artiste professionnel·le (loi S.32.1 ou LSA), ainsi que les revendications en faveur de l’instauration d’un filet social pour les artistes et les travailleur·euse·s culturel·le·s. Comme les intervenant·e·s ont su le faire, cette trame de fond invite le réseau des centres d’artistes à la solidarité, à la mémoire – pour prendre conscience du présent et imaginer un avenir meilleur –, et à la résistance par la joie, la créativité et la recherche de solutions à travers la mise en action collective, entre autres moyens.
Le premier atelier du forum, facilité par Julie Bruneau, Julie Châteauvert et Mathilde Forest, offrait justement à son auditoire intergénérationnel l’occasion de « raviver le potentiel émancipateur de l’autogestion » dans les centres d’artistes, en unissant son passé, son présent et son futur. Julie Châteauvert a effectué une présentation historique destinée à raviver la mémoire collective de l’autogestion dans l’audience. Les artistes ont par la suite convié les membres du forum à imaginer le centre d’artistes de leurs rêves. Pour ce faire, l’assemblée a été invitée à se départir du « négatif » en écrivant anonymement des énoncés destinés à être détruits. En groupes, dans un enthousiasme manifeste accompagnant cette création de communs, les membres ont échangé, rêvé, écrit et inventé ensemble des centres d’artistes utopiques, réunis dans des fanzines intitulés l’affranchi, conçus par Mathilde Forest.

En guise de clôture de la première journée de la rencontre, dans une ambiance festive, l’artiste trifluvienne Fontaine Leriche a amené les participant·e·s – non sans une bonne dose d’humour absurde – à explorer comment l’assemblée peut faire communauté avec créativité. En détournant les codes du banquet par la sérigraphie appliquée à des costumes rappelant des ustensiles, des assiettes ou des napperons tout en invitant les participant·e·s à former des équipes afin de devenir littéralement des tablées ubuesques, l’artiste a offert un espace de jeu, de satire et de célébration à l’audience. Les membres ont ainsi pu incarner des alter ego culinaires tels que « citron dans le besoin », « noisette fuckée » et « harissa en pieds de bas ». Cette mise en scène, incluant un gâteau d’anniversaire et un toast, a également permis à l’auditoire de prendre un moment pour souligner les 40 ans du RCAAQ. La fête s’est par la suite poursuivie à l’Atelier Presse Papier, puis à L’Atelier Silex, où les membres ont pu découvrir les locaux et les expositions en cours des deux centres.
La deuxième journée du rassemblement était quant à elle consacrée aux impacts potentiels de la Loi sur le statut professionnel des artistes (s-32.1) sur le milieu des centres d’artistes autogérés. À la suite d’une présentation bien documentée sur l’histoire de la syndicalisation dans les arts visuels au Canada et au Québec, Anne Bertrand, artiste, travailleuse culturelle et consultante pour le RCAAQ, a facilité un atelier-discussion auprès des membres sur place. Cet atelier, qui a donné lieu à des échanges animés entre les participant·e·s, faisait ressortir plusieurs points de tension autour des risques que pourrait entraîner une redéfinition de la relation entre les centres et les artistes. En effet, si cette loi cherche à garantir des droits financiers aux artistes et à améliorer leurs conditions de travail, sa modification n’aurait-elle pas pour effet de négliger les spécificités des centres d’artistes et de leur imposer une nouvelle charge administrative, dans le contexte où ceux-ci doivent composer avec des ressources plus que jamais limitées ?
Ces discussions reliées à l’évolution, aux espoirs et aux limites de l’autogestion dans le réseau des centres d’artistes du Québec ont été ouvertes et fermées par des cercles de chant et de tambour menés par l’Aîné et artiste atikamekw Jacques Newashish. Au-delà même de leur capacité à rassembler, à ouvrir au dialogue et à générer l’interconnexion et la reconnaissance chez l’audience, je retiens de ce rituel l’évocation de la nécessité pour chaque être de jouer son rôle envers les autres. Le conte partagé par l’artiste au terme du forum rappelle aussi qu’il est de notre responsabilité de préserver notre rôle singulier dans un vaste écosystème, où nous courons le risque de ne plus être en adéquation avec sa nature profonde et ce que l’on peut apporter au monde : une véritable leçon sur la gouvernance que l’on gagne à mettre en pratique.
Témoignages
« Qu’en est-il en 2026 de l’autogestion dans les centres d’artistes autogérés du Québec ? Faut-il réinventer l’autogestion dans les centres d’artistes ? »
« À l’Écart, on réussit à incarner une autogestion qui nous semble toujours d’actualité. On n’a pas peur de prendre des risques. L’autogestion, on n’a pas le choix de la faire. Si on ne le fait pas, le projet n’existe pas. »
Dominic Lafontaine, artiste anishnabe et vice-président du conseil d’administration de l’Écart (Rouyn-Noranda)
« L’autogestion, j’y crois encore ; c’est même plus important que jamais et c’est pour cela qu’il faut maintenir le RCAAQ. La vie a changé, le rythme de vie a changé. Les exigences de survie sont plus importantes qu’avant. C’est devenu beaucoup plus difficile de se réunir. Il faut s’ajuster à cela ; nous n’avons pas le choix. »
Danyèle Alain, artiste et codirectrice générale et artistique du 3e impérial (Granby)
« L’autogestion est de plus en plus modulable : on doit s’adapter aux nouvelles réalités. Les centres d’artistes sont appelés à se réinventer. On sent que cela a fonctionné pour l’Atelier Silex, un centre qui demeure fidèle à ses membres et au service de sa communauté, fort de son intergénérationnalité et de son ouverture sur les différents degrés d’expérience. »
Carolane Lambert, artiste et coordonnatrice à la programmation et Claudine Rivest, artiste et présidente de L’Atelier Silex (Trois-Rivières)
« J’observe en vingt-cinq ans de parcours que l’autogestion et la vie associative en centre d’artistes s’effritent. Par manque de ressources, les centres d’artistes ne sont plus totalement la maison de leurs membres : ceux-ci ne savent pas ou ne sentent pas toujours qu’en adhérant à un centre, ils ont accès à un important levier de recherche-création. »
Nadia Gagné, artiste et administratrice du RCAAQ (Rimouski)
« L’autogestion est essentielle. Bien qu’elle soit exigeante aujourd’hui pour les centres, elle fait partie de notre ADN. Si elle n’existait plus, ce serait catastrophique. Je constate qu’il est de plus en plus difficile de mobiliser les gens et de trouver des solutions à ce problème. C’est important que les centres d’artistes fonctionnent en collectif. Le défi de l’autogestion aujourd’hui, c’est donc de trouver des modes de réunion, de maintenir l’engagement durablement et, aussi, la compréhension collective des enjeux actuels et à venir. »
Martin Dufrasne, artiste et directeur de la programmation artistique de DARE-DARE (Montréal)
« À notre centre d’artistes, si on a adopté une structure plus classique au départ pour cadrer auprès de bailleurs de fonds, il y a une volonté de décoloniser le modèle et d’y mettre une touche qui est plus ancrée dans un mode de gouvernance wendate. Pour nous, l’autogestion, elle passe principalement par la communauté wendate du centre. En fait, la réalité de l’autogestion y est double : c’est un par et pour des artistes, et par et pour des artistes wendat·e·s. Le conseil d’administration et le comité de programmation sont, par exemple, 100 % wendat. »
Julia Caron Guillemette, commissaire, autrice et directrice intérimaire d’Ahkwayaonhkeh (Nionwentsïo/Québec)
« Impliqué depuis plus de trente ans auprès des centres d’artistes, je pense qu’on devrait se remémorer collectivement la liberté de choix et de parcours, qui peut être aussi irraisonnable que la pratique artistique. La pratique des arts actuels propose des sentiers inconnus qui ne sont pas nécessairement rentables. On devrait s’inspirer des pratiques artistiques pour revoir nos pratiques administratives, alors qu’on s’est beaucoup fonctionnalisé·e·s. On ne connaît peut-être pas assez non plus la culture associative des autres centres d’artistes. On devrait se réunir pour réclamer notre droit de faire ce que l’on veut réellement, au lieu de répondre à la commande. Avec ce forum du RCAAQ, je constate une culture commune et une solidarité qui persiste dans le réseau. »
Yves Amyot, cofondateur et ancien directeur général et artistique de Turbine (Montréal)
« Je crois qu’il ne s’agit pas de réinventer l’autogestion puisque le modèle n’a pas besoin d’évoluer parce qu’il se renouvelle de manière continue. La qualité d’un centre d’artistes, c’est de demeurer plastique. Impliquée depuis quarante ans dans le réseau des centres d’artistes, je remarque surtout que les exigences administratives dans le réseau des centres d’artistes sont plus que jamais élevées par rapport à des ressources limitées. Et même avec une augmentation des moyens, ne voudrait-on pas que cet argent aille directement aux artistes plutôt qu’à l’administration ? Avec l’augmentation des contraintes en lien avec le changement de la loi sur le statut de l’artiste au Québec, il y a le risque que l’on fragilise le réseau des centres d’artistes et que l’on freine l’appui aux artistes et aux pratiques diversifiées en art actuel, alors que nous n’avons pas besoin de plus de contraintes. »
Anne Bertrand, consultante pour le RCAAQ
« Pour moi, l’autogestion est ancrée dans l’idée de pouvoir imaginer d’autres modèles, sans se fier à des modèles dominants. Elle devrait être moins axée sur l’idée d’excellence et de pérennité comme c’est particulièrement le cas présentement et davantage s’inspirer de la posture de l’artiste – une posture de curiosité, d’essai et d’échec. Selon mon expérience, dans le quotidien, quoi qu’il en coûte, il importe de prioriser les valeurs de l’organisme en servant les communautés, en ayant pour base les relations de confiance. Il s’agit moins de réinventer l’autogestion que de se remémorer ce qu’elle peut être en centre d’artistes pour persister à se rappeler qu’on a un pouvoir. Il est important aussi d’être sensible à notre posture de périphérie choisie, pour en faire bénéficier les personnes moins privilégiées dans notre société. »
Michelle Lacombe, artiste et directrice de VIVA! Art Action (Montréal)
« Aujourd’hui, c’est quoi être un membre à AXENÉO7 ? C’est par cette question que, une fois de plus, l’autogestion s’actualise. Pour moi, l’autogestion, c’est la liberté, comme l’art. Même si on assiste à un déclin de la culture participative, avec les centres d’artistes, on continue à aller à contre-courant. »
M.A. Marleau, artiste et directeur artistique d’AXENÉO7 (Gatineau)
Nuage de citations
« Le réseau des centres d’artistes, nous rassemble, nous soutient, nous outille, nous représente »
« Lieu privilégié d’échange et d’apprentissage collectif »
« Espace modulable »
« Des centres, chacun unique, mais animés par une même volonté d’agir collectivement »
« Projet de transformation sociale »
« Se réinventer constamment dans un contexte de plus en plus rigide »
« Constamment se rapporter au budget annuel pour acheter des bougies et un briquet pour souligner les anniversaires »
« Espace de rassemblement »
« Intégré dans un écosystème »
« Un sentiment fort d’unité »
« Le temps de faire les choses et de vivre »
« Marge de manœuvre suffisante pour rêver »
« Notre appartenance au réseau se traduit par la solidarité, l’entraide et le partage d’enjeux communs »
« Le travail du RCAAQ en matière de défense des intérêts de la communauté est important pour nous »
« Être en lien avec des complices qui, comme nous, choisissent l’expérimentation, l’autogestion et le soin collectif comme moteurs d’action, de solidarité et de transformation artistique »
« Désir de faire autrement au Québec, ensemble »
« Microcosmes de liberté »1
1 L’auteur remercie tout particulièrement Julie Bruneau, Julie Châteauvert et Mathilde Forest d’avoir permis la publication, dans cet article et sous la forme d’un nuage de citations, d’une sélection des énoncés anonymes récoltés dans le cadre de Réimaginer l’autogestion : entre mémoire et avenir. Le nuage de citations inclut également une sélection d’énoncés anonymes récoltés par le RCAAQ lors du forum.