Depuis quelques années, Manif d’art s’est donné pour mission de pallier un manque important d’expositions rétrospectives dédiées à des artistes québécois. La question se pose : si nos musées nationaux proposent souvent au public des expositions de grande ampleur visant à détailler la carrière d’artistes américains ou européens de renom, qu’en est-il de nos artistes de chez nous ?
En parallèle de son événement récurrent nommé Jardin d’hiver, la Biennale de Québec offre dorénavant une exposition solo visant à mettre en lumière le travail d’artistes ayant contribué activement au déploiement du paysage culturel québécois durant leur parcours. En 2025, c’est le duo coloré Cooke-Sasseville qui s’est installé à l’Espace Quatre Cents afin de souligner son vingt-cinquième anniversaire de création, et de vie commune comme le soulignent à la blague les deux artistes, dont le début de la collaboration remonte à leurs études en arts visuels à l’Université Laval en 2000.
Cooke-Sasseville : contre toute attente nous fait la promesse d’une expérience surprenante. Si le nom du collectif est aujourd’hui bien connu dans la sphère de l’art visuel québécois, la commissaire Julia Caron Guillemette laisse entendre que beaucoup reste à découvrir – ou à redécouvrir – dans la pratique de ces deux artistes. Pour elle, le défi d’une rétrospective était de taille : il fallait retracer le parcours fascinant qui unit depuis longtemps Jean-François Cooke et Pierre Sasseville en soulignant ses moments clés, comme l’incontournable œuvre La Rencontre (2017), tout en proposant une autre facette, potentiellement inédite, du travail de ce duo artistique bien établi.
En concordance avec son titre, l’œuvre La Rencontre a été pour plusieurs habitants de la ville de Québec le premier point de rencontre avec le travail de Cooke-Sasseville. Trônant au centre de la place Jean-Béliveau, cette œuvre monumentale montre deux cerfs de Virginie en bronze se faisant face ou, plutôt, se superposant : l’un regardant sa propre réflexion sous la glace, matérialisée par l’autre. Ce projet d’envergure n’avait pas manqué d’être l’objet de controverses lors de sa conception en raison de son coût significatif. Aujourd’hui, pourtant, il serait juste de dire que cette œuvre a conquis le cœur de nombreux citoyens.
En franchissant le seuil de l’Espace Quatre Cents, nous sommes accueillis par une version alternative de cette œuvre emblématique. La matrice des bronzes est présentée en inclinaison et scindée, donnant l’impression qu’elle s’enfonce dans le plancher du hall. Elle reprend ainsi la dernière image du film La Planète des singes (1968), où l’océan engouffre partiellement la Statue de la Liberté – une scène plutôt inquiétante en comparaison de celle, tout en légèreté, de l’œuvre originale. Cette mouture plus sombre de l’œuvre iconique résume bien le traitement particulier que réservent les artistes à leurs œuvres exposées en intérieur. Si leur travail en art public est particu lièrement reconnaissable à ses références populaires et à ses couleurs éclatantes, où pointe toujours une touche d’humour, les œuvres pour les galeries et les musées se permettent d’explorer des imaginaires plus sinistres.
Un thème très présent dans la production du duo destinée aux lieux d’exposition traditionnels reste celui de la violence ; fusils, balles, sang et dynamite en sont des motifs récurrents. Si une dissonance semble s’imposer entre ces sujets très crus et le public cible de Jardin d’hiver – qui demeure un public jeunesse ou familial –, les deux ne sont pas irréconciliables pour la commissaire, bien au contraire. Afin de représenter certains éléments plus macabres, Cooke-Sasseville a développé un jeu de « schématisation » de la violence. Dans son monde, les armes s’apparentent à des jouets, comme dans l’œuvre Le fruit défendu (2018), et les coulées de sang prennent la forme de grandes lignes rouges bien propres, comme pour La vache perdue (2002). Le factice prend ainsi le dessus sur le réel d’une manière assumée. Le temps est suspendu et les êtres vivants touchés ne semblent jamais dépérir, à la façon d’un dessin animé arrêté sur image. Bien entendu, l’aspect humoristique des œuvres contribue lui aussi à rendre plus digeste la représentation de ces thématiques obscures. Face à la violence schématisée de la scène et à son apparente fiction, le visiteur n’a pas besoin de s’inquiéter du sort de la vache ; de la même manière, nous sommes convaincus que le coyote réapparaitra dans le prochain épisode de l’émission Road Runner and Wile E. Coyote, malgré tous les accidents qui auraient dû lui coûter la vie.
Cooke-Sasseville : contre toute attente permet aussi aux non-initiés de découvrir des œuvres marquantes du duo comme Le Conseil (2018) et Valeur refuge (2010), destinées à l’exposition en intérieur. Néanmoins, le travail en art public des artistes reste incontournable dans le contexte d’une rétrospective de leur carrière, alors que celle-ci fut surtout marquée par l’intégration d’œuvres monumentales dans les espaces publics du Québec. Or, comment fait-on pour exposer des projets d’art public entre quatre murs ? En plus de la matrice imposante de La Rencontre, l’exposition accueille de nombreux fragments d’œuvres qui sont présentement installées en extérieur ou que les artistes avaient conçues à cette fin. Une collection impressionnante de maquettes et de versions réduites s’y trouve également. Sur le cartel de certaines d’entre elles figure la mention « Refusé » : un clin d’œil non dissimulé à la réalité des concours d’art public où beaucoup de travail et d’investissement sont exigés de la part des artistes, bien avant que le verdict du jury ne tombe.
Ce commentaire sur les défis du milieu se voit amplifié, alors qu’une nouvelle itération de l’installation Si j’avais su (2008) se dresse aux côtés de ces projets interrompus. Dans des casiers blancs, des uniformes de parachutistes couverts de logos d’organismes subventionnaires sont rangés. Un appel au questionnement sur les difficultés de mener une carrière en arts visuels, toujours autant d’actualité presque quinze ans plus tard. Il ne faut pas se laisser berner par les couleurs vives et les animaux rigolos : la pratique entière des artistes s’appuie sur des couches et des couches de lectures et de références à la fois critiques et réflexives. Omettre de dépasser la première impression, c’est tomber dans le piège de Cooke-Sasseville !