Déterrer les violences coloniales

(Texte) JULIA CARON GUILLEMETTE
Numéro 277

Au creux des voûtes de la Maison Hazeur, un bâtiment patrimonial datant de l’époque coloniale française qui accueille depuis quelques années les expositions d’EXMURO, Chippewar (alias Jay Soule) déploie une scène particulièrement morbide. Évoquant des images d’archives de la fin du XIXe siècle, l’artiste a empilé dans l’espace plus de 1200 crânes de bisons, le transformant ainsi en catacombes. Intitulée Built on Genocide, son exposition «met en évidence les manières dont le Canada a commis un génocide envers les peuples autochtones¹».

Selon les Nations Unies, un génocide est commis lorsque, avec l’intention de détruire en tout ou en partie une nation ou un groupe racial, ethnique ou religieux, un ou plusieurs des actes suivants sont perpétrés: «1. tuer des membres du groupe ; 2. porter gravement atteinte à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe; 3. soumettre délibérément le groupe à des conditions de vie calculées pour entraîner sa destruction physique complète ou partielle; 4. imposer des mesures visant à empêcher les naissances au sein du groupe; 5. transférer de force des enfants du groupe dans un autre groupe²». En rupture apparente avec la densité de leur propos, ce sont pourtant des images à l’esthétique pop reprenant les codes de la publicité qui nous accueillent lorsqu’on entre dans les voûtes. Les messages diffusés, loin de nous vendre quoi que ce soit, abordent plutôt les blessures causées aux communautés autochtones par les nombreuses mesures coloniales qui leur ont été, et leur sont actuellement, imposées. De manière particulièrement crue et directe, l’artiste expose les femmes et filles autochtones assassinées et disparues, la violence policière, la Loi sur les Indiens, le manque d’accès à l’eau potable dans plusieurs communautés, la stérilisation forcée des femmes autochtones, la rafle des années 1960, les pensionnats, et plus encore. Ces images nous suivent aussi dans la seconde salle, où elles entourent l’amoncellement de crânes. Or, leurs couleurs se ternissent rapidement dès qu’on comprend ce à quoi elles réfèrent. Si les images de l’artiste sont souvent qualifiées de provocantes, elles ne le sont qu’en raison de la violence des mesures imposées par l’État colonial aux Nations autochtones.

Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, la population de bisons au Canada – et plus largement en Amérique du Nord – a drastiquement diminué. S’il est difficile de calculer la différence exacte entre la grosseur des hardes d’antan et celles d’aujourd’hui, on estime qu’il y avait entre 30 et 60 millions de bisons dans les Prairies à la moitié du XIXe siècle et que, dès les années 1880, il n’en est plus resté que 300. Pour Chippewar, dont l’alias renvoie à sa descendance Chippewa de la Nation de la rivière Thames, la chasse accrue du mammifère par les colons est responsable de sa quasi extinction qui constitue d’ailleurs, selon lui, l’une des manifestations du génocide perpétré par le gouvernement sur les Nations autochtones. Bien que les sources ne mentionnent que très peu – voire pas du tout – l’implication du gouvernement fédéral dans cette extinction, le Musée canadien de l’histoire reconnaît lui-même que «les gouvernements ont encouragé l’élimination des troupeaux de bisons afin d’affamer les populations des Plaines et des Plateaux et de faciliter leur déplacement vers les réserves³». Par ailleurs, la disparition du bison représente la perte non seulement d’un moyen de subsistance pour plusieurs Nations autochtones, mais surtout d’un élément central de leurs cultures. Dans l’exposition Built on Genocide, les crânes, répliqués à la main par l’artiste et son équipe, font résonner ce lourd bagage au sein des voûtes de la Maison Hazeur autrefois employées pour entreposer des fourrures. Les amas d’os s’accumulent parfois jusqu’au plafond, nous empêchant de voir la pièce dans son ensemble. On est obligé·e·s d’avancer avec précaution tandis que l’installation réduit aussi la largeur des couloirs où circuler. On s’y retrouve pris·e·s, envahi·e·s par toute cette mort qui nous entoure, forcé·e·s de la regarder en face.

Si on tend collectivement à placer ces événements dans un passé révolu, il faut pourtant se détromper: l’extinction du caribou à laquelle on assiste présentement⁴ – et que les gouvernements observent avec une passivité aberrante – répète cette mélodie du passé de manière particulièrement grinçante. En déterrant les violences coloniales, en sortant les squelettes du placard, cette exposition peut sembler éducative. Après tout, plusieurs des mesures génocidaires évoquées sont inconnues, faute d’avoir été transmises dans les récits officiels. Or, l’objectif de l’artiste est surtout d’appeler à l’action. S’il qualifie sa pratique d’anticoloniale, il nous invite à l’être nous aussi. Bien qu’on parle de plus en plus de réconciliation avec les Premières Nations, plusieurs systèmes de domination continuent de se perpétuer à l’heure actuelle. Au lieu de paroles vides, de reconnaissances territoriales dénuées d’actions, peut-être devrions-nous saisir la main tendue de Chippewar, et agir⁵.

(EXPOSITION)
Jay Soule – Chippewar, Built on Genocide
Aire publique d’EXMURO
Du 20 juin 2024 au 30 mars 2025

¹ “Built on Genocide is an art installation highlighting the ways in which Canada has committed genocide against Indigenous people”, citation de Jay Soule, dans EXMURO art public, “BUILT ON GENOCIDE DE L’ARTISTE JAY SOULE – CHIPPEWAR”, [en ligne], https://www.youtube.com/watch?v=aTL0gUOQhoc, (Traduction libre).

² United Nations, “Definitions of Genocide and Related Crimes”, [en ligne], https://www.un.org/en/genocideprevention/definition, (Traduction libre).

³ “Toronto’s Luminato festival makes a return, addressing Canada’s dark past”, CBC News, 11 octobre 2021, [en ligne], https://www.cbc.ca/news/ canada/toronto/toronto-luminato-festival-jay-soule-artinstallation-1.6207033, (Traduction libre).

⁴ Robert Falcon Ouellette, «Les Innus, le caribou et l’environnement, des pions dans un jeu politique », Espaces autochtones, Radio-Canada, 27 juillet 2024, [en ligne], https://ici.radio-canada.ca/espacesautochtones/2091674/innus-caribou-environnementpions-caq-plc

⁵ Dans cette volonté de poser des actions, je vous invite à consulter les 94 appels à l’action de la Commission Vérité et Réconciliation: https://nctr.ca/wp-content/ uploads/2021/04/4-Appels_a_l-Action_French.pdf

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