Portraits
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Sylvain Campeau

(Photos) RICHMOND LAM

ÉCLECTIQUE ET AUDACIEUSE : D. Kimm

D. Kimm a récemment été gratifiée par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) du titre de Compagne des arts et des lettres du Québec, recevant l’insigne de l’Ordre éponyme qui y est associé. L’heure est donc aux félicitations. Bravo au CALQ pour avoir eu la clairvoyance d’honorer ainsi un itinéraire hors normes ! Tous·tes ceux·celles qui œuvrent en dehors des sentiers battus se sentent aujourd’hui moins seul·e·s. L’occasion est toute trouvée pour rappeler les jalons d’une carrière hors de l’ordinaire dont elle a défini le tracé. Je dis cela, mais ce n’est pas tout à fait vrai, puisqu’elle a su fédérer, autour d’elle, d’autres artistes inclassables pour leur permettre de repérer le chemin vers des publics divers. D. Kimm a une propension au travail en équipe. Le cours de sa carrière le prouve éloquemment. Elle aime se trouver des complices qui font avec elle œuvre commune.

Cela a tout de même semblé commencer de façon assez classique. D. Kimm a publié, entre 1987 et 2001, quatre livres de poésie : O Solitude! (1987), Chevale (1989), en nomination pour le prix de poésie Émile-Nelligan, Tableaux (1991) et La Suite mongole (2001), un livre-CD-Rom. Mais, contrairement à bien des poètes et à l’instar de bien d’autres aussi, le livre n’est pas à ses yeux le fin bout de l’expression poétique. En outre, en parallèle, elle poursuit un parcours en travail scénique. On croirait bien que, pour elle, la parole poétique, ne pouvant provenir que d’un corps en action et ne pouvant émaner que d’une action scénique, se module devant qui ne pourra faire autrement que de la recevoir. Elle table sur un appétit, bien réel de la part des publics, pour une parole en action, fondée sur une présence qu’elle traduit, préparée pour des spectateur·rice·s. C’est pourquoi Chevale et La Suite mongole trouvent immanquablement, par ses soins et avec l’aide de collaborateur·rice·s, le chemin de la scène. Et plus encore, car La Suite mongole connaît des moutures différentes avec un CD-Rom, on l’a dit, mais également une installation en vitrine au Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal et aux Rencontres Arts Électroniques de Rennes en France, toutes deux en 2000. En arts numériques, on peut ajouter Quittez je vous prie, œuvre faite en collaboration avec la regrettée artiste Élène Tremblay, présentée en 1999 dans le cadre de FiXions – Cinq photoromans sur le web, une initiative d’Agence TOPO en collaboration avec la Société des arts technologiques (SAT).

Par ailleurs, on lui doit aussi des créations musicales endisquées telles que l’album Le Silence des hommes, avec le guitariste Bernard Falaise, paru en 2006, en plus de sa présence au sein du collectif Le Band de poètes en 2005. Ice Machine, une collaboration avec l’artiste Alexis O’Hara, émane en 2009 de Mankind (un duo de spoken word et de musique) et est d’abord présentée à Montréal et à New York aux États-Unis. S’ensuit une tournée en Europe qui les mène en Autriche, en France, en Angleterre et en Allemagne. L’écriture permet bien des choses. Elle nous autorise à aller vers des formats différents, à investir bien des médias. D’autres complicités naissent. Avec l’artiste Patrice Duhamel, qui nous quittera quelque temps après, elle réalise les vidéos En attendant Corto Maltese et Si tu veux me garder, tu dois t’éloigner. Leurs œuvres sont présentées coup sur coup au Festival du Nouveau Cinéma et aux Rendez-vous Québec Cinéma à Montréal, entre 2008 et 2009. Puis, à l’occasion de ces deux mêmes événements, c’est avec la photographe Brigitte Henry, devenue directrice artistique, qu’elle offre le film Mlle Clara dompteuse de lapins, en 2011. On comprend que pour l’artiste, l’action poétique ne peut se limiter au seul poème. Elle peut prendre des trajectoires qui la conduisent en d’autres lieux, accompagnée d’acolytes divers·es qui complètent la mise.

(Photo) RICHMOND LAM

Avec l’artiste Caroline Hayeur, elle forme une association qui durera jusqu’à tout récemment encore. Elles réalisent le court métrage Songes et étrangetés au jardin. L’univers créé est d’une telle prégnance. Il se retrouve évoqué dans l’exposition Un Jardin la nuit, présentée à la Cinémathèque québécoise de décembre 2024 à février 2025. L’œuvre remporte, en 2025, le prix Dragonframe du meilleur court métrage en stop motion au Festival Fantasia de Montréal. Mais, auparavant, des projets en tandem comme Abrazo en 2016, Portraits de femmes laotiennes sur paysages imaginés II en 2018 ainsi que la pentalogie Portraits de femmes sourdes sur paysages imaginés ont été l’objet d’expositions à Montréal entre 2014 et 2023. Sont plus nombreux, mais non moins mémorables, les spectacles et les performances qu’elle livre aux publics. Outre Le Silence des hommes, Le Band de poètes et La Suite mongole, qui sont l’occasion de présentations sur scène, il y a une pléthore d’occasions de montrer ses créations dans des festivals littéraires divers, dont le Festival Voix d’Amériques (FVA) et Phénomena, événements montréalais annuels dont elle est la fondatrice. Sa dernière prestation scénique à vie, puisqu’elle souhaite, semble-t-il, tirer sa révérence, fut le spectacle La Vie devrait être comme un torrent, présenté à La Sala Rossa au cours de l’édition 2024 de Phénomena.

Aguerrie par son expérience de 10 ans comme directrice artistique au Festival international de la littérature (FIL), où elle met en scène de 1995 à 2005 des dizaines de spectacles littéraires et interdisciplinaires à Montréal pour l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), elle fonde en 2001 les Filles électriques. La compagnie ainsi créée se donne le mandat de présenter des créations où interagissent la poésie, la performance, les arts vivants, la musique et les arts visuels et numériques. Les Filles électriques organisent dès lors annuellement le FVA de 2002 à 2011, jusqu’à ce que celui-ci devienne plutôt Phénomena en 2012. La mutation répondait, révèle D. Kimm dans un courriel, « […] au besoin de créer un espace plus fantaisiste et plus multiple, permettant davantage l’exploration et qui correspondait à l’artiste interdisciplinaire que j’étais devenue au fil du temps ». Que ce soit sous la première appellation ou la seconde, certains événements se sont avérés si populaires qu’ils sont devenus récurrents. Des classiques tels le Cabaret DADA et le Combat contre la langue de bois sont sans doute familiers aux publics de la métropole tant ils ont connu du succès. L’événement bisannuel montréalais La Parade Phénoménale est en passe de prendre le même chemin. En 2025, Phénomena a remporté le 39e Grand prix du Conseil des arts de Montréal.

D. Kimm prépare, au moment où j’écris ce portrait, sa 14e et dernière édition, en qualité de directrice générale et artistique du festival Phénomena. Néanmoins, la fondatrice demeurera à l’emploi de l’organisme pendant encore trois ans. C’est la période qu’elle se donne pour se livrer à trois tâches importantes : écrire un livre sur les incroyables histoires des Filles électriques et du festival aux deux moutures successives, classifier leurs imposantes archives photographiques et poursuivre le travail avec la communauté sourde. Une nouvelle ère commencera pour Phénomena, qui survivra à ce départ sous une direction nouvelle. On se doute bien que la tenue de spectacles hors normes continuera d’être la marque de commerce de l’événement. Celui-ci restera ainsi un lieu de rencontre pour tout ce qui peut paraître éclectique et audacieux, en plus d’une tribune avouée pour, comme l’affirme D. Kimm, la liberté d’expression, la rencontre et l’empathie.

(Photo) RICHMOND LAM 

Pour qualifier ce à quoi D. Kimm s’est engagée toutes ces années, on a parlé de création atypique et de pluridisciplinarité. On a même ajouté à la liste des qualificatifs celui de décloisonnement des genres. Il conviendrait peut-être mieux que les autres si ce n’était que d’une chose. Ce n’est pas tellement à l’idée d’aller à l’encontre des genres de création que s’est employée D. Kimm. Ce serait plutôt l’impératif d’aller à leur source même, dans la crudité de ce petit jour qui révèle leur insuffisance, qui l’anime. Après tout, cette classification générique n’a pas toujours été utilisée pour catégoriser les genres. Aèdes, griots et ménestrels, tous conteurs issus d’une tradition orale, se produisaient devant public, chantaient, bougeaient, jouaient et racontaient. Ils incarnaient de toutes leurs présences actives et énergiques les mots, rêves et obsessions qui les habitaient. Ils étaient là, fin seuls ou accompagnés et soutenus, campés dans de maigres corps, à se faire verbe et histoire. L’artiste est mue par cette volonté de rejoindre par là même ceux·celles qui étaient devant eux et leur ressemblaient, se reconnaissant dans cette singularité à nulle autre pareille.

C’est à cela, d’abord et avant tout, que peut se résumer la contribution de D. Kimm. Ce n’est pas rien. 

 

(Photo) RICHMOND LAM


 

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