Il vaut mieux être seul·e que mal accompagné·e. Bien qu’il s’agisse d’un dicton populaire, parfois jugé dépassé, cet adage traverse les époques sans jamais perdre de sa pertinence. Mais qu’en est-il des bénéfices d’un binôme choisi, de l’expérience conjointe, du parcours partagé ? Que signifie « être à deux » – amicalement, amoureusement ou professionnellement – que ce soit dans la durée ou de manière ponctuelle ?
Ce dossier invite à réfléchir aux différentes formes du duo et à examiner les mécanismes qui permettent de se détourner du « je » et de son engrenage égocentrique pour interroger les dynamiques créatives et les rapports de pouvoir à deux. Il engage également un « nous » – celui que nous incarnons modestement à travers un modèle de codirection – qui ne se résume pas qu’à une addition de subjectivités.
Le duo n’est ni une invention récente ni une modalité propre à la contemporanéité. De nombreux tandems ont, au fil du temps, tracé la trajectoire de cette formation. Pensons aux dadaïstes d’avant-avant-garde Sophie Taeuber-Arp et Jean Arp ; à Christo et Jeanne-Claude, célèbres pour la démesure de leurs interventions in situ ; au couple, constamment mis à l’épreuve, de Marina Abramović et Ulay ; à Gilbert & George et leurs sculptures vivantes et synchroniques ; à Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, réputé·e·s pour leurs œuvres cinétiques fusionnelles ; ou encore à Lee Krasner et Jackson Pollock, figures majeures de la peinture expressionniste abstraite. Au Québec, cette histoire du duo s’inscrit aussi dans des collaborations déterminantes, nommément celle de Lyne Lapointe et Martha Fleming, dont les installations ont marqué les pratiques féministes des années 1980 et 1990, ainsi que Joan Mitchell et Jean Paul Riopelle, notables pour leurs démarches picturales qui se sont étreintes entre Paris et Charlevoix. Sans oublier les paires Béchard Hudon, Cooke-Sasseville, COZIC, Doyon Demers, Doyon/Rivest, Geneviève Matthieu, Pierre&Marie, et tant d’autres encore.
Le duo ne relève pas d’une équation ou d’un équilibre stable, mais d’une dynamique d’ajustement continu, où les (dés)accords participent conjointement à l’élaboration d’un projet. Ces relations, loin d’être neutres ou homo gènes, sont traversées de tensions, de fragilités, de fidélités et d’écarts – autant de forces qui tracent des espaces de résistance à l’isolement caractéristique de nombreux milieux contemporains.
C’est dans cette perspective que s’ouvre le dossier Duo du numéro 281, avec un portrait de Sarah Wendt et Pascal Dufaux. Capté·e·s dans leur atelier montréalais par un autre duo, LM Chabot, les artistes posent dans leur univers pop-onirique.
Le dossier se poursuit ensuite à travers une série de con tributions qui explorent différentes déclinaisons du travail à deux, dont celui de
Jean-Maxime Dufresne et Virginie Laganière ou des complices Patrick Dionne et Miki Gingras. Aussi sujette à réflexion, la notion de « duodisséminé » est ici étudiée en faisant état de celle-ci dans l’art performance. Les récits visuels sont un moyen de poursuivre cette exploration du dialogue à deux : Manon Tourigny ainsi que le tandem formé par Serge Clément et Alexis Desgagnés se prêtent à l’exercice d’entrelacer mots et images. Enfin, le dossier accueille une proposition éditoriale plus rare, celle d’un duo de collaborateur·rice·s de longue date de Vie des arts dont la contribution est comparable à un geste littéraire qui ouvre un témoignage sur la joie vécue par le duo.
En amorçant une nouvelle décennie de Vie des arts, une évidence s’impose : une publication n’existe jamais seule, et certainement pas à l’échelle d’un binôme de direction. À la manière d’un « duo disséminé », elle se perpétue dans un horizon polyphonique fait de circulations, où interagissent la communauté entourant la revue et son lectorat. Autant de relais de pensées qui la traversent et la déplacent de part et d’autre.