C’est sous le signe du rêve que se présente l’exposition consacrée aux œuvres de l’artiste Louise Robert. D’entrée de jeu, le commissaire Michel Huard invite à Rêver Louise Robert, alors que plusieurs tableaux affichent le mot rêve, véritable leitmotiv, voire injonction quant à la manière d’entrer en contact avec son travail. Sans doute est-ce parce que le parcours proposé est à la fois rigoureux et fluide que le rêve peut s’immiscer dans une déambulation où l’imagination est continuellement nourrie, dans un cadre pourtant structuré. La présentation invite à la flânerie et au plaisir de la découverte. Dans L’art : une histoire d’expositions (2009), l’auteur Jérôme Glicenstein rappelle que la salle d’exposition agit comme un espace de jeu, tandis que la scénographie, en tant que marqueur symbolique, oriente les publics quant à l’attitude à adopter et à la façon de tirer parti des codes mis en place.
Cette exposition constitue un modèle pour toute présentation monographique souhaitant nous amener à réfléchir au processus créatif et à l’ampleur du déploiement d’une carrière. Le commissaire combine plusieurs strates et pistes d’interprétation qui étoffent le propos. Les œuvres sur papier et les tableaux sont accompagnés de citations de l’artiste et de documents de diverses natures qui nous donnent accès, en partie, à l’univers mental de Louise Robert. Ces éléments enrichissent l’exploration et l’analyse. Michel Huard, qui a consacré maintes années à préparer le catalogue raisonné de l’artiste, dialogue avec elle ; il l’interpelle, nous entraînant à conjecturer avec lui.
C’est l’une des surprises de l’exposition que de découvrir comment l’art de Louise Robert, qui semble si libre et spontanée, s’intègre dans un système régi par ses conventions. L’artiste affirme : « Les mots sont choisis et déterminés à l’avance et constituent l’événement déclencheur de toute l’organisation du tableau. Les mots sur/dans la peinture constituent ma recherche1. » La déambulation appelle une réflexion sur les attitudes de l’artiste face à la littérature et à l’art, ainsi que sur les moyens dont nous disposons pour aborder son travail.
Par son agencement, l’exposition mime en quelque sorte la production de Robert, qui fait ressortir l’épaisseur des interventions sur la surface tout en maintenant la transparence entre ces multiples applications. Ici, l’espace accumule les sources d’information, lesquelles se combinent en superposant et en amplifiant les pistes interprétatives.
La salle de format carré se prête à ce jeu, et la muséographie est conçue de sorte à préserver l’espace ouvert qui accueille sept îlots communicants, autant de stations permettant d’explorer un aspect de la production de Robert. On a souligné les manières dont l’artiste applique la peinture sur la toile tant par effleurements, frottements, tapotements ou pianotements. Toutes ces approches concernent les mots, les portent et les intègrent. De même, des lettres glissent, se collent, surgissent, s’alignent, s’accouplent, s’imposent, défilent, clignotent ou se cachent pour former des expressions et échanger avec la surface où les signes sont étroitement imbriqués dans la peinture.
Comme l’indique Robert : « Il y a sur et dans ma peinture de plus en plus de mots. Ils sont souvent inventés ou incomplets. Parlent de tout et de rien. Je les encadre, les souligne. Pas besoin de lire. Il suffit de regarder. Ils parlent de couleur, désignent la peinture2. »
Ce rapport entre le texte et la couleur est une des caractéristiques de son travail, qui consiste à insérer sur ou dans la matière picturale des termes ou des phrases au moyen de la calligraphie ou de pochoirs découpant des lettres qui forment des paroles. La présentation de cahiers dans lesquels l’artiste prélève des formulations et des propos remarqués au cours de ses nombreuses lectures témoigne de son intérêt pour la littérature et, en particulier, pour les textes de certaines écrivaines, dont Denise Desautels, Louise Dupré et Marguerite Duras. Ces notes de lecture sont ensuite associées à une réalisation précise, indication qui est à son tour consignée. Ainsi, le souvenir d’une lecture en vient à suggérer une atmosphère ou une impression associée aux affects évoqués par l’œuvre littéraire.
En plus de ces cahiers, l’exposition intègre des lettres et des courriels, des photographies, des documents liés à des expositions (listes d’œuvres présentées, articles critiques), de même que des livres illustrés ; pistes qui complètent le parcours d’une vie et d’une œuvre que nous sommes convié·e·s à retracer.
C’est de cet enchevêtrement qu’est constituée la démonstration conçue par Huard, avec ses différents relais et moments. La première partie, portant sur « Robert avant Robert », alors que l’artiste vise à se définir, apporte peu à la connaissance de sa démarche, si ce n’est pour montrer la ténacité et la rigueur de sa recherche initiale. Les autres parties proposent des centres d’intérêt de l'artiste, qui nous sont essentiels de connaître pour aborder son art. L’exploration de ses techniques, de la matière picturale et de ses supports – dont les papiers déchirés, pliés, agrafés ou collés – et son rapport à la littérature sont élaborés. Sa relation à la critique et, en particulier, les liens de Robert avec l’historien de l’art René Payant, devenu un ami, posent des questions (nature de l’analyse de Payant et incidence sur la création de Robert) qui, même si elles demeureront irrésolues, mériteraient d’être explorées plus à fond.
Le sujet de la maladie de Robert, un cancer, n’est pas tabou. Deux grands tableaux présentés face à face, dans un espace en cul-de-sac, suscitent une sensation physique qui accentue la charge émotive de cette étape éprouvante de la vie de l’artiste, même si les œuvres semblent porteuses d’un certain optimisme. À l’entrée, un grand tableau, accroché de manière à ce qu'on puisse en voir le revers, manifeste ce souhait de tout dévoiler, et une section intitulée L’atelier de la lenteur explore sa production pendant la période de la récente pandémie, alors que Robert s’est isolée dans un petit espace de travail dans sa résidence.
Tout dans l’exposition suscite une double approche combinant l’ensemble et le détail. Le corps alterne dans ce mouvement qui l’entraîne à s’éloigner pour mieux apprécier l’œuvre dans son contexte, tout en désirant s’en approcher pour lire le détail d’une phrase peinte, jouir de l’éclat d’un jaune ou d’un bleu, ou encore s’attarder sur un document.
L’accrochage abondant mais aéré offre un rapport intime à l’art de Louise Robert le temps d’une longue contemplation. Ce croisement des œuvres et du cadre qui leur a donné vie donne l’occasion de prendre la mesure d’une peintre et de sa quête continue pour exprimer l’intensité des rapports qui résident entre la poésie des mots et celle de la couleur.
Citation reproduite sur un des murs de la salle d’exposition.
Ibid.