Visites
(Hiver 2025) No. 279

(Exposition) CUMMINGS & PIFKO
Éloge d’un fauteuil maudit 
Quai 5160 – Maison de la culture de Verdun, Montréal. 
Du 19 juillet au 14 septembre 2025

Éloge d’un fauteuil maudit

 Le handicap est […] partout et nulle part à la fois. 
Jessica A. Cooley et Ann M. Fox1 (traduction de l’autrice)
 

Jessica A. Cooley et Ann M. Fox, « Crip Curation as Care: A Manifesto », Theater, n° 52 (2022), p. 5-19.

Comme l’affirme le collectif montréalais Cummings & Pifko, réunissant les artistes Gaëtane Cummings et Sigmund Pifko : « L’accessibilité, c’est un ascenseur pour les personnes handicapées en fauteuil roulant ». Les personnes de la diversité capacitaire se font dire à répétition que l’accessibilité existerait déjà. Non, au contraire, elle est loin d’être suffisante ! Il est plus que temps de changer les perceptions sur cet objet étant encore trop souvent chargé de stéréotypes négatifs. À travers les différentes œuvres brouillant les généralités, le fauteuil roulant n’est plus perçu comme objet et devient désormais sujet. Il existe, il est révolution, il est Broyeur à préjugés (2025), il est fierté, il est funky, il est pouvoir, il est Bling bling (2025) !

S’inscrivant dans une démarche artistique soutenue par une ré flexion militante, ce projet s’ajoute au corpus du mouvement du crip art. Crip est le diminutif de cripple en anglais, qui signifie une personne estropiée, invalide ou encore tordue. On se réapproprie ce mot péjoratif utilisé comme insulte en retournant le stigmate : ici, à travers l’exposition, le fauteuil roulant devient signe d’agentivité. Il faut le « dé fauteuiller » afin de collectivement déconstruire nos propres préjugés. Par de multiples transformations en tant que sujet, il peut être un transat confortable à la plage ou encore un siège précieux ornementé de camelotes à l’aspect de diamant.

La première œuvre introduit le contexte historique du mouvement pour la justice des personnes handicapées en y présentant une photographie de Judy Heumann (1947-2023). Activiste étatsunienne, elle apparaît sur la première de couverture du magazine Time en 2020. Elle se trouve face aux visiteur·euse·s dès leur arrivée dans l’espace d’exposition. Comme l’exprimait Heumann : « Certaines personnes disent que ce que j’ai fait a changé le monde […] mais vraiment, j’ai simplement refusé d’accepter ce qu’on m’a dit sur qui je pourrais être. Et j’étais prête à faire du bruit à ce sujet2 ». Sans oublier qu’à ses côtés, de nombreuses autres personnes comme l’activiste étatsunien Brad Lomax, impliqué dans le mouvement de libération afro-américaine Black Panther Party, ont été tout aussi importantes.

Les réflexions présentées en un parcours d’œuvres à ex périmenter par nos sens sont conçues tels des laboratoires d’exploration immersifs et participatifs. Les dispositifs d’exposition interactifs sont élaborés par le tandem d’artistes sous forme de zones d’outils technologiques inclusifs de communication (ZOTIC). À proximité de chacune des stations, un espace est consacré à une vidéo de traduction des contenus en langue des signes québécoise (LSQ) et en American Sign Language (ASL). À cet ensemble s’ajoutent un diffuseur d’huile olfactive, une audiodescription émise au moyen d’un dôme sonore directionnel, une reproduction en miniature de l’œuvre à toucher et un texte en braille informant les visiteur·euse·s de l’emplacement des éléments sensoriels disponibles.

Face aux contraintes de financement, qui sont souvent utilisées pour justifier la non-accessibilité, il serait possible d’imaginer des stratégies pour enfin les dépasser. Le prêt de matériel entre des établissements et des organismes permettant de faire circuler certains outils facilitateurs d’accessibilité est une solution à envisager — comme se prêtent les œuvres entre les musées depuis des siècles. L’engagement et la réelle volonté de redéfinir le modèle plus traditionnel et statique de l’exposition d’art élargissent le champ des possibles en garantissant un accès au lieu et à l’information pour différentes clientèles handicapées. À titre d’exemple, la rampe installée pour l’exposition De la vie au lit, réunissant six artistes de la diversité capacitaire par la commissaire Sarah Heussaff à la Galerie de l’UQAM en 2024, est toujours présente à ce jour pour donner accès aux salles. Qui plus est, l’organisation Tangled Arts à Toronto a été créée en 2003 par, pour et avec des personnes handi capées. Dans l’une de leurs expositions, Object Sensations, commissariée par Amanda Cacchia en 2024, chacun·e pouvait interagir de plusieurs façons avec les œuvres. Ces initiatives, parmi d’autres, démontrent qu’une pérennisation des efforts dans les pratiques d’accessibilité uni verselle est certes politique, mais plus qu’essentielle, et demeure d’actualité.

L’écriture d’un compte rendu en français de cette exposition de Cummings & Pifko laisse une trace documentaire des pratiques artistiques de la diversité capacitaire d’ici et d’aujourd’hui. Les archives des pratiques du crip art proviennent majoritairement de sources anglophones ; il est donc nécessaire de rassembler et de rendre visibles nos archives vivantes francophones. Par ailleurs, une fête crip sera organisée dans les prochains mois à Montréal. Tous les corps seront bienvenus. Dansons, brillons, soyons crip bling bling ! 

1 Judit Heumann et Joiner Kristen, Being Heumann: An Unrepentant Memoir of a Disability Rights Activist (Boston : Beacon Press, 2020).

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