(Texte) ALEXANDRE PIRAL
Numéro 277
L’intitulé de l’exposition Se limiter au maximum peut être entendu dans des sens contradictoires : s’agit-il de se restreindre le plus possible, de se donner le maximum de limites et de s’y tenir afin de voir ce qui émerge, ou au contraire cela signifie-t-il ne se limiter rien de moins qu’au maximum, comme on se donnerait le ciel pour seule limite, voulant dire que rien n’est exclu et qu’on est ici en présence d’artistes qui n’écarteront rien par défaut, et qui seraient même prêt·e·s à tout?
Les contraintes de la pratique artistique suivent celles de la vie, ni plus ni moins. Se limiter au maximum est une proposition artistique ambiguë, protéiforme, au sens mouvant, circonstanciel et relatif. C’est une rencontre qui a eu lieu autour d’AXENÉO7 entre la fin de l’été et le début de l’automne 2024, explorant les modes de vies et les espaces construits dans la vallée de l’Outaouais. Quatre artistes et ami·e·s issu·e·s d’horizons différents (poésie et littérature, art conceptuel et photographie, musique et performance, arts imprimés, entre autres) convergent afin d’étendre le champ des possibles d’un même projet dont la cohérence interne apparaît par à-coups, presque par surprise. Les un·e·s interviennent sur les apports des autres dans une étrange alchimie juste assez lousse et expérimentale pour que tout cela puisse encore bouger une fois l’exposition ouverte et au-delà, avec juste assez de proximité et d’intimité entre les protagonistes pour qu’advienne une énergie propre aux rencontres improvisées, fragiles et bienveillantes. On est si bien c’est inquiétant, dira la voix du film.
SALLE PATIO
Investissant les trois espaces de galerie ainsi que le corridor du centre d’artistes, les propositions matérielles et multimédias du quatuor sont discrètes et pourtant d’une densité conceptuelle hallucinante, au sens d’un rêve évanescent qui nous obsède et révèle ses interprétations possibles en même temps qu’il les efface de notre mémoire: après, seuls des affects flous subsistent. La première salle révèle un large cube de bois, cabanon monolithique dont certain·e·s reconnaîtront la matière: des lattes vert-de-gris rappelant les decks posés en rectangle ou en diamant dans les arrière-cours des villes-dortoirs. À ce stade, le mystère est total, le cube ne laissant transparaître qu’une lumière épisodique, celle d’un stroboscope dissimulé dans ses entrailles. À proximité, un inventaire imprimé sur des feuilles volantes tente d’épuiser les éléments présents dans l’exposition et de circonscrire leur origine: fleurs sauvages, légumes carbonisés, motton de cheveux, cassettophone, brigadier, gougounes, bûche-socle, ainsi sont nommés les divers éléments que l’on croisera. L’index nous parle aussi de l’existence d’un lieu-dit, le Patio, qui est plus que la surface sur laquelle on a pour habitude de disposer barbecue, convives et meubles de jardin. Ici, le Patio est en fait la métonymie d’une maison réelle, habitée par l’un des artistes et fonctionnant comme résidence artistique informelle, espace de conspiration où sont assemblés nuitamment des fragments par de petits groupes affinitaires.

SALLE PROJECTION
Dans la salle suivante, une large projection remplit un pan de mur et on la visionne depuis des bancs faits du même bois que le patio, dans une pénombre rompue seulement par l’oscillation de franges en toile verte entravant les accès de la salle. La demi-heure de la vidéo Frange idéale constitue le cœur de l’exposition; une œuvre vaporeuse, dont chaque lieu de tournage et chaque cadrage de plan-séquence ont été minutieusement choisis. Les protagonistes, au nombre de trois, sont affublés de ghillie suits, tenues de camouflage issues du domaine militaire qui permettent de se fondre dans un environnement forestier grâce à un assemblage de raphia et de jute, conférant à qui l’enfile l’air d’un petit arbre feuillu. Ces teletubbies expérimentaux divaguent en périphérie des banlieues, dans des boisés, sur un sentier, dans une carrière – des espaces où abonde la matière végétale, que l’on devine pourtant lourdement façonnée par l’humain. Une narration étrange accompagne la déambulation de ces créatures qu’on imagine chassées de leurs habitats troglodytes pour faire place à des condos. À plusieurs reprises les ghillies rencontrent des fonds verts, plus digitaux que végétaux, et nous laisserons y projeter ce que l’on désire. Puis, rupture visuelle vers une fête un peu louche, ramenant l’éclairage stroboscopique qui laisse entrevoir un rave de bestioles ivres de cocottes de sumac et vivant leur intensité dans un terrain vague, à l’abri des regards. Après la fête, on constate un lendemain difficile; l’un·e d’entre elleux flotte dans une piscine creusée, ignoré·e, à la dérive. L’impression générale produite par le film est celle d’une ville qui mord toujours plus sur la nature, et dont on voit les coutures en train de rompre, avec des habitant·e·s très peu à l’abri des catastrophes: inondations, tornades, affaissement de terrains, pollution, spéculation immobilière. Critiques subtil·e·s, les artistes agissent tel un grain de poussière reçu dans l’œil parce qu’au loin le vent se lève et que les chantiers sont à ciel ouvert.

SALLE PARTY ET PERFORMANCES
Pour accéder au dernier espace de galerie, on passe par un couloir qui fait office de tube digestif de l’exposition, nous présentant factures, notes de travail et rebuts du processus créatif, avant de découvrir au sol, éparpillées entre d’autres fragments du patio, les traces d’une fête, restants de la performance inaugurale présentée lors du vernissage dans laquelle se mêlaient musique et philosophie expérimentale, jeux de corps et de langage. Contre le mur, des slogans abstraits («Flou de base», «Sors du tube!», «Have a watery day ») sont peints sur des cartons, comme pour une manifestation dont les autorités seraient incapables de cerner le propos. On comprend que ces acteur·rice·s se conçoivent comme des nuisances à l’ordre établi. Iels s’avancent masqué·e·s, larvatus prodeo dans leurs rondes hermétiques et farceuses, dénonçant nos fatigues, nos déraisonnables dépenses énergétiques et financières. On retrouvera ces messages sur un véhicule poussé à la force des bras lors d’une seconde performance, qui a eu lieu cette fois le jour de la clôture de l’exposition et à distance, les artistes s’étant déplacé·e·s à la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda avec une belle litanie d’ami·e·s embarqué·e·s dans leur petite épopée à travers la ville minière. Se limiter au maximum, c’est une logique du moins, du trop peu transformé en beaucoup, du juste assez de contrôle et de laisser-aller, de résistance molle, mais illimitée
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(EXPOSITION)
Se limiter au maximum
Simon Brown, Maude Veilleux, Pavel Pavlov, Marc-Alexandre Reinhardt
AXENÉO7, Gatineau
Du 13 septembre au 19 octobre 2024