Entre les possibles

(Texte) ANAÏS CASTRO
Numéro 277

Dans le calendrier culturel, l’été s’impose comme un moment de répit, une parenthèse propice à l’expérimentation. Avec ses programmations allégées, cette période offre aux galeries et aux organismes culturels l’occasion d’explorer des idées inédites et de prendre des risques. C’est dans cet esprit que Roxanne Arsenault, directrice de la galerie Patel Brown à Montréal, a invité la commissaire indépendante Joséphine Rivard à collaborer sur un programme estival en deux volets. Présenté dans l’espace de la galerie, au Belgo, durant l’été 2024, ce projet a permis que soit montré au public le fruit d’échanges soutenus et de multiples séances de réflexion commune. Chaque exposition rassemblait un groupe de six artistes autour de thématiques complémentaires, tout en explorant de manière conceptuelle les notions de dualité, de fluidité et d’interstices.

VISITES MÉMOIRE, ABSENCE ET TRACES SENSIBLES

La première exposition, Une chose quasi distante, s’articulait autour du fragment, de la trace et de l’absence, tout en engageant une réflexion poétique sur le processus de deuil et de recueillement. Les artistes réunis dans cette proposition valorisaient chacun à leur manière le débris comme vecteur d’expression, le transformant en récits empreints d’une profondeur éloquente.

Les œuvres de Karen Kraven, des silhouettes textiles suspendues comme des squelettes éthérés, évoquaient l’intimité entre le vêtement et le corps. Ce dernier, bien que jamais visible, se faisait pourtant sentir par son absence. Tels des memento mori, Lyon (2019) et Chlorine (2020) abordaient la fugacité de nos existences et les traces que nous laissons derrière nous. Dans les photographies de Maya Fuhr aussi, les ombres énigmatiques rappelaient ces empreintes éphémères laissées par le passage d’un corps dans des draps froissés, sur des meubles abandonnés ou dans la neige. Également photographe, B. Brookbank utilisait la fenêtre tel un cadre impressionniste chargé de mémoire, au-dessus duquel des matériaux modestes, comme du carton et des traits de crayon, traduisaient un dialogue sensible avec le paysage.

p. 72 Une chose quasi distante (2024) & Une fiction presque tangible (2024) à Patel Brown, commissaires: Joséphine Rivard et Roxanne Arsenault. Courtoisie Patel Brown. Photo: Jean-Michael Seminaro

D’autres artistes dans l’exposition ont été choisis pour leur engagement dans des formes plus singulières de fragmentation. Alberto Porro, notamment, détournait les images de cartes à jouer italiennes qu’il juxtaposait à des arrière-plans décontextualisés, transformant ces objets familiers en présages étranges et mystérieux. Émilie Allard, quant à elle, composait des assemblages où fleurs séchées, rebuts, artefacts et instruments muets coexistaient dans une harmonie ambiguë. Enfin, Maddie McNeely interrogeait les codes du domestique à travers ses colonnes de bois colorées de différentes hauteurs. Ces structures, à la fois protectrices et restrictives, ont permis de circonscrire subtilement le mouvement des visiteurs dans la galerie, abordant de cette façon les mécanismes de protection tout autant que les limites imposées au corps.

À travers ces œuvres, Une chose quasi distante s’est offerte comme une invitation à contempler l’absence, la vulnérabilité et la puissance évocatrice du fragment. Le travail de chaque artiste, porteur de récits personnels, érigeait le parcellaire en une méditation poétique. D’un point de vue installatif, ce premier projet adoptait une approche courante dans laquelle le parcours du public à travers les œuvres est pensé avec soin et précision, produisant ainsi des liens esthétiques et conceptuels évidents qui invitent à une contemplation attentive et active. Les colonnes de McNeely, entre autres, ont servi à structurer l’espace de la galerie, imposant une chorégraphie discrète au visiteur, alors lui-même converti en une trace déambulatoire, une parcelle mouvante dans cet univers construit.

B. Brookbank, floral, tape, marker, paper towel (by
brittle longings) (2023), impression jet d’encre, tableau
mat, cadre en métal, dans l’exposition Une chose quasi
distante à Patel Brown, commissaires : Joséphine
Rivard et Roxanne Arsenault. Courtoisie Patel Brown.
Photo : Jean-Michael Seminaro

RÉCITS VISUELS ET RÉSISTANCES POÉTIQUES

En contrepoint à l’économie visuelle d’Une chose quasi distante, la seconde exposition du projet de Rivard et Arsenault, ç-0, se distinguait par une mise en espace plus chargée, rehaussée par des pans de murs peints de couleur brun chocolat produisant une atmosphère immersive et dramatique. Cette seconde exposition s’intéressait à la construction identitaire et à l’affirmation de soi. Les artistes choisis ici exploitaient des médiums narratifs divers – théâtre, opéra, contes, hiéroglyphes et récits numériques – pour bâtir des mondes imaginaires. Leurs allégories personnelles et mythifiées positionnaient la réécriture de soi comme un acte de résistance et de réparation.

Les toiles d’Olga Abeleva proposaient des mélodrames flamboyants, peuplés de personnages théâtraux excentriques et irrésistibles semblant évoluer dans des univers tragicomiques. Frances Adair McKenzie, quant à elle, interrogeait les normes associées aux corps médiatisés, oscillant entre dissimulation et divulgation dans ses œuvres qui troublent la perception.

Malik McKoy explore dans son travail le potentiel des mondes virtuels, dans lequel des avatars humains et animaliers offrent un terrain de réflexion et d’exploration identitaire. En résonance avec sa propre expérience comme homme noir queer, les toiles présentées dans l’exposition dépeignaient l’univers numérique comme un refuge pour les personnes racisées et marginalisées. Dans une démarche tout aussi introspective, Mégane Voghell s’est construit une mythologie personnelle et intime aux fonctions thérapeutiques qui défient les conventions narratives, flottant entre figuration et abstraction. Ayam Yaldo, pour sa part, a tissé des récits hybrides ancrés dans des temporalités à la fois ancestrales et contemporaines mêlant céramique, vidéo et impressions numériques. Par ses œuvres qui réinterprètent des récits mésopotamiens, l’artiste affirme sa propre identité via des codes visuels réinventés. Dans un registre similaire, Muriel Ahmarani Jaouich a puisé dans les hiéroglyphes et dans les codifications égyptiennes pour revisiter le traumatisme familial lié au génocide arménien, transformant cette mémoire obscure en un geste de réparation et de reprise de pouvoir.

La dualité qui structure Une chose quasi distante et Une fiction presque tangible constitue le cœur du dialogue initié par Joséphine Rivard et Roxanne Arsenault. L’une à la suite de l’autre, ces deux expositions ont offert une réflexion subtile et puissante sur les processus de deuil, de transformation et d’autodétermination, tout en faisant écho aux théories queers qui valorisent la fluidité, l’ambiguïté et la création de mondes alternatifs. Au travers de dynamiques propres à chacun des volets, les deux commissaires ont fait dialoguer des éléments de nature opposée: absence et présence, passé et présent, réel et virtuel, proximité et distance. Ensemble, les deux expositions ont permis d’explorer les états liminaux et les récits pluriels qui définissent nos vies complexes en naviguant entre les possibles.

B. Brookbank, floral, tape, marker, paper towel (by brittle longings) (2023), impression jet d’encre, tableau mat, cadre en métal, dans l’exposition Une chose quasi distante à Patel Brown, commissaires : Joséphine Rivard et Roxanne Arsenault. Courtoisie Patel Brown. Photo : Jean-Michael Seminaro

(EXPOSITION)
Une chose quasi distante et Une fiction presque tangible
Patel Brown, Montréal
Du 6 juin au 6 juillet 2024 et du 11 juillet au 17 août 2024

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