Visites
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Soline Asselin

(Exposition) GUILLAUME DESROSIERS LÉPINE
Les gestes lents du soleil 
Galerie R3 de l’Université du Québec 
à Trois-Rivières (UQTR).
Du 27 février au 29 mars 2025

Guillaume Desrosiers Lépine : Les gestes lents du soleil

Voir, vaciller. En entrant dans la Galerie R3 de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), je me suis demandé sur quoi mon regard devait s’arrêter pour s’engager pleinement avec ce qui se trouvait devant moi, derrière moi et sous mes pieds enveloppés de pantoufles de papier bleu. Je venais de marcher – littéralement – dans une abondance de couleurs, de lignes, de traces de mouvements de l’artiste visuel Guillaume Desrosiers Lépine.

Chaque exposition est un parcours, un déplacement du corps dans l’espace. On s’attarde à la disposition des œuvres, à la manière dont elles nous invitent à entrer en relation et à nous investir dans l’acte de regarder. Les gestes lents du soleil permet d’éprouver un renversement. Les murs et le plancher sont entièrement recouverts : 4 200 pieds carrés de surface divisée en longues bandes de couleurs. Ces « colonnes vertébrales », comme me les décrit l’artiste, transforment le white cube en color cube, un espace où les œuvres s’accumulent sans commencement ni fin. Cependant, elles nous entourent, nous enclosent. Ce qui s’expose, c’est une sorte de vibration, un glitch sans courant électrique. La rencontre – ou est-ce le point de départ ? – des peintures étalées à la spatule déforme la linéarité, complexifie les nuances, trouble les couleurs. Alors que l’ensemble est fixe, quelque chose semble percer l’immobilité de la matière, une insaisissabilité qui fait vaciller.

« Qu’est-ce que voir ? », s’est demandé Guillaume en conceptualisant l’exposition Les gestes lents du soleil. « Voir, rappelle Georges Didi-Huberman, c’est toujours une opération de sujet, donc une opération refendue, inquiétée, agitée, ouverte. » Ce qu’on regarde, c’est notre propre capacité à voir, à trouver du sens, à ordonner (notre regard regardant). Apposée sur les colonnes de couleurs, une série de 28 dessins grand format contribue à cette agitation du regard : effets d’optique, écart entre l’œil qui amplifie un détail, puis se frappe au foisonnement de l’ensemble. Intitulée Rinceaux, du nom de ces motifs ornementaux inspirés du monde végétal, la série de dessins amoncèle des lignes fines et délicates tracées au stylo à bille. Ces lignes se refusent à mener quelque part, elles se rassemblent, se superposent, se croisent pour former un tissu de trajectoires multiples qui ne cherchent à figurer ni paysage, ni objet, ni corps. Notre œil nous soumet à la tentation du connu et sonde sa trace pour y découvrir des figures familières : nervures d’une feuille, gélivure d’une écorce, filaments de lumière d’une supernova, veine d’un minerai.

Guillaume Desrosiers Lépine, Rinceaux (2025). Détail de la série. Stylo bille sur papier. 142 x 213 cm. Courtoisie de l’artiste

Au centre de la pièce se trouve un long plateau étroit posé au ras du sol. Des rectangles bicolores sont déposés sur la surface blanche et provoquent, à leur tour, un repérage de formes connues dans les motifs contrastés : glaçage d’un millefeuille, marbrures d’huile dans l’eau, chatoiement du pelage d’un fauve. D’emblée, je crois que ce sont des peintures sur un support solide. Guillaume m’explique que ce sont, en fait, des céramiques résultant d’une exploration de la technique Nerikomi, qui consiste à mélanger, empiler, presser et façonner ensemble des terres de différentes couleurs (semi-porcelaine naturelle et pigmentée, grès noir). Réalisées dans le cadre d’une résidence intermittente, qui s’est déroulée de juillet 2022 à novembre 2024 au Centre d’art Rozynski, situé à Way’s Mills, ces céramiques brouillent les frontières entre les médiums et posent ainsi frontalement une des questions centrales de l’exposition : « qu’est-ce que la picturalité ? »

Pour concevoir spatialement l’exposition, Guillaume a d’abord visité l’espace de la galerie. Puis, de retour au Nouveau-Brunswick, où il est professeur au département d’arts visuels de l’Université de Moncton, il a construit une maquette à l’échelle qui lui a permis de tester la superposition des œuvres et de calculer le nombre nécessaire de toiles pour recouvrir la surface des murs et du plancher. Il a ensuite réalisé des études préliminaires avant de créer chacune des œuvres dans leur format final. Sur la maquette exposée, je remarque de grandes fenêtres qui laissent passer la lumière, tandis que dans la galerie, la lumière extérieure a été bloquée par des toiles. Elle reste pourtant présente dans le titre de l’exposition et décrit l’éclairage surplombant qui fait référence à un soleil au zénith, rappelant que le temps se mesure aux révolutions de notre planète sur elle-même et autour du Soleil. En traversant cet univers saturé de couleurs, de textures et de matières, j’essaie justement d’envisager l’accumulation des heures nécessaires pour créer l’ensemble des toiles, des dessins et des céramiques ; j’essaie de saisir le temps contenu dans la matérialité. Je pense au corps de Guillaume, penché sur les canevas et les papiers ; j’imagine son bras étalant la peinture à la spatule, travaillant un motif au stylo à bille, pressant des terres ensemble, répétant des gestes : étirement, cercle, mélange, agglomération, distension, division, stries. Devant l’ampleur et la générosité de ce qui se déploie autour de moi, la question du temps semble inévitable. Pourtant, ce n’est pas elle qui motive le travail de Guillaume, car, pour lui, les heures sont déposées dans les œuvres, sans les compter. Et c’est ce qui me fascine : son engagement sans compromis dans l’exécution du projet de recouvrir entièrement l’espace de la galerie. Cet engagement se traduit également dans son « souci de fabrication » le menant à répéter un trait avec attention et soin, pendant plusieurs heures d’affilée, jusqu’à atteindre les limites de sa concentration. Chaque œuvre présente ainsi une épaisseur constituée par la somme de ces gestes lents qui ont élaboré, patiemment, une totalité traversée par l’infime.

Guillaume Desrosiers Lépine, Les stries (3) (2025). Céramique. 19 x 25 cm. Courtoisie de l’artiste

Avec mes ami·e·s, nous choisissons notre œuvre préférée. Au milieu de la pièce, nous disons 3-2-1, puis nous pointons celle qui a résonné en nous. Je choisis un des dessins me rappelant la manière dont les feuilles des ormes devant la fenêtre de mon bureau frémissent au vent. Je suis entrée dans le jeu de la figuration, j’ai vu ce que je voulais voir dans la multitude d’ouvertures que propose le travail de Guillaume Desrosiers Lépine. Mon regard s’est éprouvé à la surface du papier jusqu’à se reconnaître dans l’abstraction. 
 

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