(Texte) SEVIA PELLISSIER
Numéro 277
Après près de cinq ans de travail, VU lançait en novembre dernier Je suis devenu le volcan, un livre photographique qui recense les expéditions artistiques de Reno Salvail sur près de trente ans. Décédé pendant le processus d’édition, celui qui a dédié sa vie à arpenter le territoire n’aura jamais pu tenir son dernier livre photographique dans ses mains. En manipulant l’imposant opus, sa présence nous accompagne pourtant à chaque page que l’on tourne. Comme si les images, les mots, les territoires et les corps ne devenaient qu’un. L’espace d’un moment, nous devenons aussi le volcan.
Simple et graphique, la couverture aubergine du livre arbore le premier d’une série de triangles, comme un volcan schématique, annonçant les titres de chaque section. On reconnaît d’emblée la signature minimaliste de l’équipe graphique de Criterium, qui travaille de concert avec VU depuis plusieurs années pour concevoir des livres photo de toutes sortes. L’objet qui en résulte est massif. Ses quelques trois cents pages, qui forment un livre épais mêlant photographies d’aventures aux textes d’ancien·ne·s collègues, exigent du·de la lecteur·rice une manipulation engagée qui fait appel autant à la pensée qu’au corps. Des images placées à la verticale le·la pousse parfois à faire pivoter le livre d’est en ouest et rappelle la consultation d’une carte géographique sur le terrain.


Des photographies panoramiques de glaces sur l’eau font office de préface. À la manière d’une planche contact, la bordure de la pellicule vient cadrer la scène, mettant de l’avant non seulement le phénomène naturel, mais aussi le procédé de captation des images. Comme l’indique Eveline Boulva dans son texte d’ouverture, Salvail participe activement à l’image dans ce qu’elle nomme un «acte de paysagement». Ainsi, le sujet de ses œuvres devient non pas le paysage en tant que tel, mais bien la relation que l’humain entretient avec celui-ci. Sylvain Campeau évoque, dans un texte nommé à juste titre Tellurisme, cette idée d’influence, de connexion, entre l’humain et la nature. Ce lien traverse les pages d’une couverture à l’autre et sert en quelque sorte de guide pour cette longue expédition dans la pratique de Salvail.
Soudain, une image laisse apparaître l’ombre du photographe. Son corps devient dès lors une mesure qui permet de saisir rapidement la vastitude des territoires qu’il a explorés. Au fil des pages s’enchaînent des démonstrations de ces différences d’échelle, de l’infini cosmos aux replis des jointures d’une main. Un véritable jeu multiscalaire qui incite le lectorat à réfléchir à la place qu’il occupe dans l’univers.
Les personnes qui connaissent la pratique installative de Salvail reconnaîtront plusieurs œuvres ayant déjà été exposées dans les centres d’artistes du Québec et à l’international. C’est le cas notamment du diptyque L’intimité des fluides qui avait été présenté à VU en 2008 dans le cadre de son exposition Les rivières de feu. L’installation mettait en parallèle des photographies de sites volcaniques du Québec, du Chili et de la Sibérie avec d’autres de systèmes intérieurs du corps humain. Dans le livre, les images rassemblées de ces deux corpus donnent à voir d’un côté le corps d’une personne recevant un traitement de chimiothérapie et, de l’autre, une image médicale du «volcan intérieur» qu’est le myélome multiple dont l’artiste souffrait.

Des extraits du journal de Salvail accompagnent les images du dernier chapitre. Il y raconte un rêve, dans lequel il se tient nu sur la banquise et ne fait qu’un avec les éléments naturels. Le rêve se termine par l’intervention d’un membre de son équipe médicale, qui interrompt ses pérégrinations oniriques pour le ramener à sa condition physique. On le sent malade, introspectif, peut-être, dans le choix de ses mots qui empruntent le champ lexical géopolitique pour décrire les effets des traitements médicaux sur lui. Comme si la nature reprenait ses droits sur le corps de l’artiste; c’est à son tour d’explorer les crevasses et les détours de ce territoire de chair et de sang. Dans ses derniers moments, Salvail pense aux ravages de l’humain sur l’écosystème et se console en se disant que si nous disparaissons, les plantes et les animaux, eux, s’adapteront.
Loin d’être un catalogue raisonné, l’ouvrage fonctionne plutôt comme une forme de biographie poétique de la pratique de Reno Salvail. Pour le dire avec Jean Arrouye, dernier des trois auteur·rice·s à participer au livre: «il n’est pas de paysage sans mémoire». À juste titre, l’historien de l’art place Salvail comme un «rêveur éveillé» qui aurait eu pour mission de découvrir le monde et ses mystères afin d’en rapporter des fragments d’histoire à celleux qui n’en ont pas été témoins.
