(Texte) SYLVAIN CAMPEAU
Numéro 277
La programmation automnale chez Occurrence devait être un doublé réunissant Thibault Brunet et le collectif Gagnon/Forest. Mais Mathieu Gagnon et Mathilde Forest ont résolu de présenter leurs travaux de manière distincte. D’où une exposition à trois têtes entre les murs de la galerie.
Les artistes nous entraînent dans le royaume de l’image, qui se révèle, chez chacun, d’une nature différente. Prenons la série de Thibault Brunet, celle qui est, par sa disposition dans le lieu et la taille de ses œuvres, la plus frappante. Elle présente des nuages, mais ils ne sont pas réels: ils proviennent d’une réserve dans laquelle pigent les concepteurs de jeux vidéo. C’est la première variable, à laquelle s’ajoute celle de la lumière, changeante selon les moments de la journée. Ainsi instruits, les algorithmes du projet suggèrent divers états de nuages. Ces soixante stades de lumière se combinant à soixante modèles de nuages, ils génèrent ensemble cette série, titrée 3600 secondes de lumière (2022). À les voir, on saurait difficilement dire que ces nébulosités, voletant sur leur arrière-fond coloré, sont virtuelles.
Chez Mathieu Gagnon, on est davantage ancrés dans un réel bien documenté. Mais il nous invite à voir au-delà de ce qui nous est montré. Ses photos sont à l’affût des restants, sur le territoire de Montréal, de boisés oubliés et de cours d’eau aujourd’hui bien plus timides qu’autrefois, sinon totalement effacés : les ruisseaux Molson et De Montigny. Le premier a disparu et le second sillonne discrètement la ville le long de développements autoroutiers, immobiliers et commerciaux. L’artiste choisit d’exhiber ce qui aujourd’hui a totalement effacé ces vestiges de nature des lieux comme de nos mémoires. Pour ce faire, il va jusqu’à utiliser la photogrammétrie. Cette technique concentre plusieurs prises en une seule, pour rendre plus précise la mesure de ce qui est saisi. Or, les traces de ce que traque Gagnon sont si ténues que les aborder avec autant d’acuité n’ajoute rien à leur étendue. Cela souligne au contraire leur amenuisement.
Mathilde Forest cherche, quant à elle, à «peser la cité». Il semblerait que l’empreinte humaine puisse aller jusqu’à exercer une pesanteur mesurable sur le sol, causant en lui un compactage inquiétant. Il s’agit ici d’envisager le poids des édifices, des autoroutes et d’autres constructions de toutes sortes. L’artiste en illustre l’effet de manière ludique, mais non sans provoquer un vague émoi. Son installation est le résultat de multiples opérations: divers logiciels de télédétection ont été mis à contribution pour obtenir des vues aériennes des sites choisis, empruntées à des images satellitaires. Puis, à partir de données analysées par les spécialistes, identifiant entre autres les matériaux des constructions y reposant, l’artiste est parvenue à quantifier ce poids de manière méticuleuse et différenciée. Par la suite, ces résultats ont été transposés sur les images, à haut contraste, où les zones blanches figurent les endroits les plus lourdement éprouvés, révélant même l’existence de failles et d’endroits où le sol s’affaisse. Sur les murs ouest et est de la galerie, six boîtes lumineuses donnent à voir ces constats. Une projection montre aussi des photos alors qu’à notre droite se dresse une table assez haute, montée sur des tréteaux, où sont exhibés livres, feuilles informatives et, surtout, une série de diap ositives déposées à plat, copies de celles qui, au nombre d’une centaine, sont animées par le projecteur. Série d’images qui, produites sur papier coton par gravure laser, se déclinent également à travers trois appareils View Master couchés sur un autre présentoir.

Mathieu Gagnon : images tirées de l’exposition, Sanctuaires, photographies divers formats, 2024.
Les travaux de ces trois artistes s’efforcent de saisir le réel de manière un rien oblique, de mesurer l’état d’une situation choisie non par la reproduction directe, mais par une sorte de conversion. Chaque sujet est abordé de manière controuvée. C’est assez flagrant chez Mathieu Gagnon, qui cherche à documenter ce qui n’est plus. Les images montrées nous demandent d’imaginer ce qu’il traque et dont il ne reste qu’un lointain souvenir. Chez Thibault Brunet, on est renvoyé à une réalité virtuelle qui s’est alimentée à même des archétypes de la représentation. Les images concurrencent la réalité dont elles ne sont qu’un avatar. Oui, cela a été là, mais relayé depuis les arcanes d’archives numériques transcodant le réel. Pour Mathilde Forest, tout est transmutation. Certes, des images prises depuis des drones forment le fondement de sa présentation. Mais ces empreintes du poids des constructions humaines sont le résultat d’une sorte de transfert d’informations. Elles éclairent une réalité que l’artiste n’a pu saisir directement. Il le fallait bien pour illustrer combien lourd est le pas de l’homme sur cette terre.
(EXPOSITION)
Thibault Brunet, 3600 secondes de lumière ;
Mathilde Forest, Peser la cité ;
Mathieu Gagnon, Sanctuaires
Occurrence – Espace d’art et d’essai contemporains,
Montréal. Du 31 octobre 2024 au 14 décembre 2024