Avec Duologies, sa première monographie, l’artiste-photographe Lucie Rocher présente une œuvre élaborée avec rigueur, témoignant de la maturité ainsi que de l’élégance formelle et conceptuelle atteinte au terme de plus d’une décennie d’exploration et d’expansion du médium photographique. Formée à Paris, à New York et à Montréal, l’artiste est parvenue à inscrire sa pratique dans l’écosystème de l’art contemporain québécois, où elle a développé un parcours soutenu comprenant de nombreuses expositions et résidences, en plus de son activité d’enseignement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Publié au printemps 2026 et édité par le Centre SAGAMIE, à Alma, cet ouvrage de 184 pages réunit des travaux récents en articulant une séquence d’environ 90 images liées à deux expositions personnelles présentées en 2024, accompagnées du regard critique de trois auteur·rice·s invité·e·s : Suzanne Paquet, Didier Morelli et Jean-Michel Quirion. Selon les mots de Rocher, ces deux expositions ont été conçues comme le miroir l’une de l’autre. Toutes deux répondent, à travers une pensée photographique et des méthodologies installatives, à la spécificité de leurs lieux d’édification respectifs.
La première d’entre elles, De part et d’autre, s’est tenue au printemps de cette même année au Centre CLARK, à Montréal. L’installation se déployait comme une mise en scène condensant la multiplicité des espaces et des temporalités habités depuis son arrivée à Montréal et au Pôle de Gaspé en 2013, bâtiment où elle a occupé son premier atelier et depuis lequel elle poursuit encore aujourd’hui son travail. En une décennie, le tissu industriel de ce corps urbain s’est transformé et, parallèlement, la pratique de Rocher a elle aussi évolué.
Lucie Rocher possède la capacité de sublimer les zones en mutation et de penser le chantier avec un sens de l’observation proche de celui d’une anthropologue urbaine. Dans son essai « La Ville générique1 », l’architecte citadin Rem Koolhaas développe l’idée de l’espace générique, non pas comme une dégradation ou une perte de qualité urbaine, mais comme une condition structurelle de la contemporanéité – une sorte de matérialisation politique et poétique de nos vies en construction. L’œuvre de Lucie Rocher saisit cette réalité et assume cette condition structurelle du monde que nous habitons comme un champ de recherche et d’expression : entre parcours personnel et exploration macrospatiale.

À l’automne, quelques mois plus tard et quelques kilomètres plus loin, l’artiste réalisait à à Drac – Art Actuel, à Drummondville, l’exposition En places et lieux, une seconde démonstration faisant écho à sa proposition présentée à Montréal. Ce corpus remanié devenait une sorte de mirage qui évoque la sophistication lynchienne2 de la narration de Rocher : une spatialité théâtrale, une architecture qui se fragmente et se multiplie, une mise en abyme, les deux expositions composant les pôles d’une même structure symbolique, soit le chantier photographique.
Le dialogue instauré entre ces deux expositions devient, à travers le livre, une évidence quasi irréfutable. Duologies dissipe la distance spatiotemporelle qui séparait ces projets de 2024. Ses pages agissent comme un pont entre Drummondville et Montréal, tout en constituant à la fois un document artistique et commissarial. Le projet éditorial comprend également une édition limitée de 20 coffrets contenant un exemplaire de la publication, un signet ainsi qu’une photographie d’artiste avec pochette. Cet ensemble constitue le geste sculptural venant parachever la circularité entre le duo d’expositions. Réemployant le bois utilisé dans les installations in situ des deux lieux, l’artiste, en collaboration avec l’Atelier CLARK, propose un objet exceptionnel qui invite à penser la rétroaction entre photographie, sculpture et livre.
Dans ses recherches approfondies sur les relations entre photographie et sculpture, la conservatrice Roxana Marcoci3 examine la manière dont un médium influence l’autre à travers l’histoire de l’art. Sa monographie-objet s’inscrit dans cette logique en brouillant les frontières entre les médiums concernés et en rappelant ce que Rosalind Krauss4 a nommé un « champ élargi » de l’action, en référence notamment aux explorations photographiques, spatiales et paysagères de Robert Smithson et de Gordon Matta-Clark.
Enfin, l’une des valeurs incontestables de cette publication réside dans le triptyque critique et théorique élaboré par Suzanne Paquet, Didier Morelli et Jean-Michel Quirion. Avec une grande lucidité, Paquet prospecte les relations entre spatialité et construction photographique. Morelli ouvre l’analyse vers la performativité architecturale, tandis que Quirion retrace, dans une perspective biographique, l’évolution et la complexité photographique de l’œuvre de Rocher.
Le livre constitue dès lors la synthèse ultime de près de 15 années de parcours de l’artiste sur notre continent, ainsi que la preuve d’une création écosystémique pensée, photographiée, produite et lancée au Pôle de Gaspé. Duologies s’impose comme un troisième lieu au sein de ce cycle de recherche, initié en 2013, matérialisé en 2024 et porté à sa pleine résonance en 2026.
1 Rem Koolhaas, « La Ville générique », dans Junkspace : repenser radicalement l’espace urbain (Paris : Payot & Rivages, 2011).
2 Lynchienne : relatif à la dramaturgie de David Lynch.
3 The Museum of Modern Art (dir.), The Original Copy: Photography of Sculpture, 1839 to Today (New York: The Museum of Modern Art, 2010).