Ce qui nous lie, Marc-Antoine K. Phaneuf et moi, hormis le fait que nous ayons étudié ensemble en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), c’est notre intérêt commun pour le hockey. Adolescente, j’étais fascinée par le décorum et le style « vestons-cravates » des hockeyeurs. Mon père, arbitre et joueur, m’expliquait alors que le protocole est très important au hockey et que les joueurs doivent incarner le sérieux du sport et l’investissement qu’il requiert, en plus d’être dignes de la figure iconique qu’ils endossent. Dès lors, j’associe protocole et habits du dimanche : deux éléments qui nous ramènent à l’artiste toujours tiré à quatre épingles.
Dans l’exposition Hockey – Beauté fanatique, présentée au Centre d’exposition Raymond-Lasnier à Trois-Rivières, l’éloge du protocole artistique m’a interpellée. Sous la prémisse du fanatisme entourant notre sport national, l’artiste convie un public composé à la fois de féru·e·s d’art actuel et de néophytes, en révélant l’esthétique des images et des objets issus de la culture populaire ayant pour référent le hockey. Divisée en deux sections, l’une dédiée aux joueurs et l’autre aux partisan·e·s, l’exposition réunit les divers médiums qui traversent la pratique de K. Phaneuf, soit le collage, le dessin, l’installation et le « ready-made littéraire » inspiré du poète Kenneth Goldsmith.
Une première œuvre, titrée Tretiak (2015), rend hommage au « Cerbère soviétique », Vladislav Tretiak, considéré comme l’un des meilleurs gardiens de but de l’histoire du hockey, aux côtés de Carey Price. Sur le mur adjacent, la série Goalies on Art (2015-2025) regroupe des collages ayant pour figures centrales des gardiens dont la tâche n’est plus de protéger un but, mais une œuvre d’art. Avec un sens esthétique aigu, K. Phaneuf superpose des photographies de gardiens de but dans des poses athlétiques sur des reproductions d’œuvres « canoniques » arrachées à même des pages de catalogues d’histoire de l’art. Cette série de 12 collages, « où le hasard des images crée quelque chose de beau1 », propose un dialogue teinté d’humour entre peinture abstraite et pop art, comme en témoigne l’œuvre Garth Snow sur Claes Oldenburg (2025).
L’œuvre Violence au hockey (2014) est composée de photographies provenant d’un livre publié à la fin des années 1970 qui célèbre la rudesse du sport. Cette brutalité est accentuée par les dessins d’explosions réalisés par l’artiste. Inspirées par le dynamisme du sport, ces images traduisent la beauté du choc, tant dans sa dimension visuelle, sonore que physique. En parcourant les légendes cocasses sous les images, je découvre une photo de La Presse documentant une bagarre entre le célèbre Alain Côté – oui, son but était bon, n’en déplaise à Kerry Fraser2 – et Philippe Bellemare du National de Laval. Avant d’être repêché par les Nordiques de Québec, Côté jouait pour les Saguenéens de Chicoutimi (de 1974 à 1977), équipe de ma région natale. Sur le mur vis-à-vis les dessins, une tapisserie listant en ordre alphabétique près de 1 650 noms de joueurs séparés par une esperluette. Hockeyeurs (2021-2025), sorte de collage littéraire performatif, est qualifié de « poème ready-made » par l’artiste. Cette sélection guidée par la sonorité des noms devient matière textuelle abstraite pour les néophytes, mais pas pour les connaisseur·euse·s qui s’y retrouveront sans doute. L’œuvre Peinture canadienne (ébauche) (2017) sert de pivot entre la première et la seconde section. Composée de cartes de hockey, elle reproduit habilement le geste du peintre Jean Paul Riopelle en reprenant l’acte d’accumulation de la matière. Relevant du protocole, cette œuvre peut être réalisée en l’absence de l’artiste, avec pour consigne de disposer les cartes de joueurs « à la manière d’un Riopelle3 ». L’intérêt pour ces objets est suscité par les poses loufoques des joueurs et le design graphique des logos d’équipes.
Ce qui nous conduit au dernier espace de l’exposition qui nous plonge dans l’univers des partisan·e·s où le logotype est à l’honneur. Pour incarner la rivalité légendaire entre les deux équipes québécoises, deux œuvres se font face. D’un côté, l’installation photographique Les Nordiques ne reviendront pas (2025), où l’agglomérat d’images d’objets dérivés collées au mur révèle la force du logo de la mythique équipe de Québec. De l’autre, l’installation sculpturale quasi-mémorial À la Gloire des Canadiens ! (2015-2025). Vingt-quatre coupes Stanley confectionnées de manière artisanale sont disposées sur une jetée de velours aux couleurs du Tricolore. Au-dessus, sont suspendues des bannières avec les numéros et les noms des joueurs de la Sainte-Flanelle, entre 1923 et 1995. Inspiré par le culte du cargo4, l’artiste matérialise la coupe dans l’espoir de son retour. K. Phaneuf précise : « Ces artefacts, véritables fétiches d’une passion collective, deviennent matière à réflexion anthropologique sur le fanatisme sportif, la mémoire populaire et l’inventivité brute des amateurs. »
À la fin de la visite, je souligne à Marc-Antoine deux absences : d’abord, celle de la figure féminine, bien que dissimulée en arrière-plan parmi les partisan·e·s, puis celle de l’arbitre, du ref comme dirait mon père, avec qui j’adore écouter une game, toujours fascinée par la rapidité avec laquelle il call les punitions bien avant les arbitres qui supervisent le jeu sur la glace. J’aurais aimé visiter cette exposition en sa compagnie, moi férue d’art, lui féru de hockey, pour échanger autour de cette passion qu’il m’a léguée pour la beauté du hockey.
Propos tiré d’un échange avec l’artiste lors d’une visite de son exposition le 24 octobre 2025.
Il est ici question du controversé match entre les Nordiques et les Canadiens en date du 28 avril 1987 au Forum de Montréal, où le but d’Alain Côté a été refusé par l’arbitre Kerry Fraser en raison d’une obstruction faite par Paul Gillis sur le gardien Brian Hayward. Côté confie au Journal de Québec en 2016 que cette injustice fait partie du folklore québécois, ajoutant avec une pointe d’humour : « Ça va être écrit sur ma tombe ! »
Pour de plus amples détails sur cette œuvre, je vous recommande l’essai de Marc-Antoine K. Phaneuf, « Apparitions de Jean Paul Riopelle », paru dans le catalogue Riopelle à la croisée des temps, publié par le Musée des beaux-arts du Canada en 2023.
Le culte du cargo est un ensemble de rites qui apparaissent à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle chez les habitant·e·s de la Mélanésie, en Océanie, en réaction à la colonisation. Espérant le retour du ravitaillement distribué par avions-cargos par les Américains et les Japonais, les Mélanésien·ne·s reproduisent les comportements et, plus généralement, les outils techniques issus de la culture occidentale pour les invoquer, pensant qu’ils provenaient de la faveur divine (Feynman, 1974 ; Lawrence, 1966 ; Lindstrom, 1993).