Visites
(Automne 2025) No. 278
(Texte) Camille Richard

Michel Boulanger : entre lignes vectorielles et naturelles

Dans la grande salle chez CIRCA se trouve l’ossature d’un véhicule, plus précisément un Westfalia, modèle de l’année 1967, à échelle réelle. Malgré l’absence de son emblématique logo à l’avant et son apparence « fait main », sa silhouette rectangulaire aux coins arrondis est instantanément reconnaissable. Voiture iconique, elle est devenue un emblème de la contre-culture hippie, associée à un mode de vie nomade, minimaliste et autonome. Présentée comme une alternative à la surconsommation capitaliste — qui, à cette époque, encourage l’achat de propriétés privées en banlieue —, elle a été récupérée par le système économique, comme la majorité des symboles issus de la marge. Aujourd’hui, sa fétichisation nostalgique crée une forte demande et du fait de sa rareté, le Westfalia est désormais un objet de luxe.

SUR LA GRÈVE

Devant ce véhicule devenu inaccessible pour plusieurs, Michel Boulanger choisit de construire son propre Westfalia de fortune avec du bois de grève. Pour ce faire, l’artiste utilise un logiciel de modélisation numérique lui permettant de générer un dessin vectoriel de la voiture. Pour transposer le dessin en trois dimensions, Boulanger sillonne la grève dans les environs de L’Islet pendant près d’un an et demi afin de trouver des branches — ayant une courbe et un rayon spécifique à une section de la voiture — qui deviendront les traits de l’œuvre.

De retour dans son atelier, l’artiste trie les branches selon leurs attributs, en sélectionne certaines, les coupe, leur donne forme, puis les assemble à l’aide de goujons ou de clous. Le processus est laborieux : le bois flotté, blanchi et transformé par le temps et l’eau est difficilement identifiable. Certaines essences de bois, plus friables, cèdent sous la tension, forçant l’artiste à faire preuve de patience et, parfois, à recommencer une partie du travail. L’œuvre, réalisée sur plusieurs années, est alors le résultat d’une négociation entre vouloir réussir une reproduction fidèle à la forme virtuelle du modèle et devoir faire avec la résistance matérielle du bois naturel glané à l’extérieur.

Avant de fixer une pièce à l’ensemble, Boulanger recouvre le bois d’une peinture noir mat et y trace un réseau de fines lignes blanches. Cette esthétique évoque le rendu wireframe des logiciels de modélisation 3D, où les volumes sont définis par un maillage de lignes structurant l’espace. Ainsi, sur les branches, là où la matière s’épaissit — notamment vis-à-vis des nœuds —, le maillage se densifie, traduisant une accumulation de matière.

Dans ce dessin devenu sculpture, Boulanger continue d’affirmer son intérêt pour la représentation du mouvement et son instabilité en positionnant la voiture sur des supports rouges, comme si elle était figée à une étape de la chaîne de montage.

Michel Boulanger, Paréidolies (2024-2025). Vidéo d’animation, 9 minutes 50 secondes. Avec l’autorisation de CIRCA. Photo : Jean-Michael Seminaro
 

PARÉIDOLIES

La voiture est accompagnée d’une œuvre vidéo présentée à double canal sur des moniteurs installés côte à côte, au mur droit, à l’entrée de la galerie. Leur format permet deux types de lecture : à distance, nous pouvons les visionner simultanément ; de près, nous ne voyons qu’un seul moniteur à la fois, créant un rapprochement qui favorise une relation plus intime avec l’œuvre et qui est propice à l’observation des détails.

La paréidolie est une illusion perceptive consistant à voir des formes familières dans des objets ou motifs aléatoires.

Les deux vidéos présentent les mêmes plans, mais dans un ordre différent : la caméra tourne lentement autour d’une branche flottant dans un non-lieu onirique. Les effets de profondeur de champ et les différentes mises au point démontrent les multiples reliefs et formes de l’objet, nous permettant de l’apprécier pour ses caractéristiques propres. Cependant, l’artiste ne s’arrête pas là. Un œil attentif pourra y apercevoir des figures animales qui émergent par un effet de paréidolie¹. Boulanger accentue ces hallucinations visuelles en animant subtilement certaines zones de la branche. Un simple mouvement suffit à confirmer l’image perçue et à modifier la posture du spectateur et de la spectatrice, passant d’une position contemplative à une plus engagée, presque investigatrice.

L’artiste poursuit son exploration de la complexité de la perception en proposant deux versions de cette vidéo : l’une aux couleurs naturelles, l’autre aux teintes vives et artificielles. Ce changement chromatique a pour effet d’atténuer la lisibilité des textures et de mettre en avant les formes organiques de la branche.

Les vidéos sont accompagnées d’une pièce sonore méditative composée par Isaiah Ceccarelli intitulée Toute clarté m’est obscure — Prélude. Diffusée à travers deux enceintes posées au sol, cette trame musicale enveloppe doucement l’espace d’un mysticisme. Plus encore, son titre entre en résonance avec l’expérience proposée : un état de perception vacillante, où les repères se brouillent.

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