Portraits
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Florence-Agathe Dubé-Moreau

(Photos) GUILLAUME SIMONEAU

Mon année Sullivan : Une danse atemporelle avec Françoise

J’ai eu la chance de rencontrer Françoise à quelques reprises avant de visiter son atelier. La première fois, c’était lors du vernissage de l’exposition do it Montréal, dont je réalisais le commissariat, à la Galerie de l’UQAM en 20161

À l’idée de la directrice Louise Déry, nous avions invité Mme Sullivan (comme je l’appelais à l’époque) à performer une partition chorégraphique de Paul-André Fortier2. Venant du monde de la danse et sachant qu’elle n’avait pas performé en public depuis les années 1950, je me rappelle avoir été complètement frappée d’admiration. La trace photographique qui subsiste de cette interprétation ouvre une brèche dans le corpus essentiellement pictural qu’elle déploie depuis les années 1980. Une marque, une danse, comme atemporelle.

L’exposition Françoise Sullivan : « Je laissais les rythmes affluer » a été présentée du 1er novembre 2023 au 18 février 2024 au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Dans le Carré d’art contemporain étaient rassemblées des œuvres récentes, tandis que les salles du Cabinet graphique puisaient dans la collection du MBAM.

Mais cette fois est différente. Nous sommes le 30 juin 2022. Je franchis le pas de la porte de son atelier dans l’ouest de l’île en compagnie de Stéphane Aquin, directeur du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Ensemble, nous cosignons le commissariat d’une exposition-hommage à Françoise Sullivan prévue pour célébrer son centenaire l’année suivante3. Le projet est ambitieux et monté sur un très court échéancier. Bien que le chemin pour se rendre jusqu’au vernissage demeure imprécis, une certitude émerge de cette rencontre de démarrage, à savoir que le cœur de l’exposition serait constitué de nouveaux tableaux. Françoise est non négociable sur ce point, elle qui peint encore presque chaque jour. Sa demande se dépose doucement entre nous, mais elle contient la force infinie d’une artiste qui chérit la prise de risque et qui a fait de la recherche de l’inédit le moteur absolu de toute une vie.

(Photo) GUILLAUME SIMONEAU


21 juillet 2022. La voiture avale les kilomètres qui nous séparent d’Arundel en bordure de la rivière Rouge. Stéphane et moi rejoignons Françoise pour un goûter à sa maison de campagne où elle passe l’été pour créer dans son atelier secondaire en vue de l’exposition. Les routes de terre cahoteuses et mal indiquées renforcent mon respect pour cette femme toujours (fière) titulaire de son permis de conduire. L’endroit est paisible, un peu magique. La maison en bardeaux de bois peints en rouge se détache vivement de l’arrière-plan verdoyant – le rouge et le vert, des couleurs si centrales à sa peinture.

J’assiste Françoise dans la cuisine pendant qu’elle nous énumère ses plans estivaux ; la liste des invité·e·s est impressionnante, le séjour promet d’être animé. Attablé·e·s dans la véranda qui surplombe le terrain, nous parlons du legs des automatistes. Il devient de plus en plus clair qu’un volet historique, rétrospectif même, est nécessaire à l’exposition. Nous souhaitons mettre en évidence le bouillonnement révolutionnaire des années 1940 et 1950 au Québec, mais aussi insister sur l’interdisciplinarité qui distingue la pratique de Françoise. Elle nous raconte son rêve de voir inaugurer un musée en l’honneur du groupe entourant le manifeste Refus global4 (1948). « Les gens, les jeunes, doivent savoir », répète-t-elle, cristallisant en moi l’image de celle qui a formé des générations d’artistes à titre de professeure5. Elle a même pensé à un lieu, à un plan des salles, aux noms à l’honneur, bien sûr… son admiration pour ses pair·e·s ne connaît aucune limite, et je n’en reviens tout simplement pas que cette femme de 99 ans, en pleine production solo pour une exposition d’envergure, soit en train de me dessiner les contours d’un musée imaginaire.

(Photo) GUILLAUME SIMONEAU

Les mois passent, le commissariat se précise et un projet de soirée de danse s’ajoute au programme. Françoise et moi travaillons avec la salle Bourgie du MBAM pour reconstituer une sélection de ses œuvres chorégra phi ques et performatives des années 1940 à 19806. Paul-André Fortier est de la partie, aux côtés de fidèles acolytes, dont Ginette Laurin, Manon Levac et Daniel Soulières. Le 20 janvier 2024, c’est enfin jour de générale en vue de l’unique représentation du lendemain, qui affiche complet. C’est un moment d’archives, de mémoire et de matrimoine. Françoise arrive en compagnie de son assistante, Camille. Elle suit attentivement la répétition, jusqu’au moment où elle décide qu’elle doit elle-même monter sur scène pour donner des notes aux danseuses. Tout le monde retient son souffle. Françoise campe son siège côté cour et demande qu’elles recommencent. Encore. Encore. Elle cherche à communiquer la vigueur originelle de la pièce Dualité (1947), fondamentale dans son répertoire. Elle se montre directive, sans ambages. « Il faut que ce soit plus fort ! », appelle-t-elle en mimant le mouvement avec les mains du bout de sa chaise. Nous sommes plusieurs personnes dans la salle à être émues. Il y a quelque chose d’irrépressible dans son besoin de transmission. Un engagement infatigable à déterrer la puissance propre, souterraine, à chaque œuvre.

(Photo) GUILLAUME SIMONEAU

16 octobre 2023. Le montage de l’exposition va bon train. Aujourd’hui, Françoise nous rencontre au musée pour discuter du placement de ses nouvelles toiles, terminées juste à temps pour le ramassage des œuvres à l’atelier. Si certaines pièces majeures, par exemple Hommage à Paterson (2003) (qui fait près de six mètres de longueur), ou historiques ont été positionnées sur plan au préalable, la mise en espace (et même la sélection finale) des plus récents tableaux s’effectuera en temps réel. Elle se présente vers 10 h 30 et me rejoint sur le banc installé au centre de la salle. Fière et fébrile, elle me tend une feuille de papier pliée en deux, une sorte de petit feuillet calligraphié. De courtes phrases y cascadent : les titres de ses œuvres. Elle me racontait ces derniers mois qu’à l’atelier, son renouement avec les romans de l’écrivain français Gustave Flaubert l’avait inspirée, mais que les feux qui dévastaient les forêts canadiennes l’avaient profondément affectée. L’environ nement est un sujet latent, continu chez Françoise depuis ses débuts ; et pourtant, cette urgence à peindre en écho à l’actualité m’avait prise de court. Pour elle, les toiles produites pour l’exposition témoignent de cette rencontre fortuite entre la crise climatique et la littérature – les titres adoptant ainsi la forme de citations ou d’assemblages fondés sur ses lectures.

Je découvre sa liste, comme on lirait un poème : « […] On y sent la succession des âges/Sous les vapeurs d’un volcan, un souffle flottait ». Lorsque je redresse la tête, elle me confie en levant les sourcils d’un air complice : « C’est l’exposition. » De la première ligne à la dernière, voici l’ordre d’accrochage, de gauche à droite, des nouveaux tableaux.

Le 30 octobre 2024. J’entends le sourire dans sa voix lorsque je l’appelle pour souligner la date anniversaire de l’ouverture de son exposition au MBAM quand elle me répond : « Mais oui, je sais ! » Nous discutons de l’été, qui a cédé sa place aux couleurs de l’automne. La dernière fois qu’on s’est vues remonte à un souper pour ses 101 ans organisé en juin. Elle me raconte être triste de ne pas s’être baignée dans la rivière Rouge cet été parce que le courant était trop fort. Elle me dit peindre un peu moins à l’atelier ces jours-ci, mais être emballée d’entreprendre le travail avec un « autre jeune » commissaire, Didier Morelli, qui la met à l’honneur dans la prochaine Biennale de Québec7. En raccrochant, j’ai les larmes aux yeux. Éternelle Françoise. Je nous souhaite à tous∙tes son incroyable énergie vitale le plus longtemps possible.

(Photo) GUILLAUME SIMONEAU

Le matin du 21 juin 2025, elle m’ouvre la porte de chez elle en joie et en grande forme. Alors que nous gravissons les marches pour atteindre l’étage, elle me raconte que ça a été un printemps bien occupé pour elle. Nous prenons le thé ensemble pour souligner ses 102 ans tout neufs, installées devant le solarium près de la cuisine. Son appartement est chaleureux, chargé d’œuvres et de livres ; il semble y avoir toujours un projet en cours. Sur la longue table de la salle à manger, des piles de feuilles attestent de ses plans de sculptures et de répétitions à venir, et j’aperçois ses révisions du texte de Didier.

Vers midi, elle m’informe qu’elle doit maintenant se préparer en vue d’un événement auquel elle assiste un peu plus tard. Alors que je l’aide à fixer sur son veston la décoration de l’Ordre national du Québec qu’elle vient juste de recevoir, elle me glisse d’un ton amusé : « On ne sait jamais ce qu’un bal peut nous réserver ! », en évoquant sa récente rencontre avec un architecte intéressé à contribuer à son musée automatiste.

Je l’embrasse et lui souhaite un bel été à la campagne, heureusement plus propice à la baignade, celui-là. Elle me réplique de l’appeler à son retour pour prendre le thé.

Et c’est peut-être là, dans cette invitation lancée entre deux cadres de porte, que se trouve ce qu’il me restera de plus cher de notre année de conversations téléphoniques, de rendez-vous à l’atelier, de visites à Arundel, de journées au musée. Ce sont ces moments doux, lents, comme suspendus dans le temps, ces moments passés ensemble, que j’emporte avec moi lorsque je prononce avec tendresse : « À très bientôt, Françoise », et referme la porte derrière moi.

Je suis reconnaissante de cette amitié improbable qui unit d’un trait son siècle et ma jeune trentaine.

De ce commissariat, il me restera une amie.

À toujours, Françoise. 

 

L’exposition do it Montréal a été présentée du 13 janvier au 20 février 2016. Elle réunissait 80 œuvres, celles-ci étant constituées uniquement d’instructions à accomplir. Le concept est du commissaire suisse Hans Ulrich Obrist. Florence-Agathe Dubé-Moreau agissait comme commissaire déléguée pour l’itération montréalaise. 

Pour les détails de cette œuvre, voir : Louise Déry, Françoise Sullivan. Trajectoires resplendissantes (Montréal : Galerie de l’UQAM, 2017), p. 163.

Une idée qu’elle partage avec l’historien de l’art et directeur artistique Claude Gosselin.

Françoise a enseigné au département d’arts visuels et de danse de l’Université Concordia de 1977 à 2009.

Le spectacle Hommage à Françoise Sullivan : récital de danse a été présenté le 21 janvier 2024 au MBAM. Il réunissait les interprètes Michèle Febvre, Paul-André Fortier, Ginette Laurin, Manon Levac, Isabelle Poirier, Simon Renaud, Lauren Semeschuk, Daniel Soulières (maître de cérémonie) et Lila-Mae Talbot.

L’édition 2026 de la Manif d’art 12, Biennale de Québec, intitulée Briser la glace/Splitting Ice, s’inspire de Françoise Sullivan pour souligner l’héritage intergénérationnel d’œuvres en relation avec le territoire québécois et les enjeux climatiques.

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