Visites
(Automne 2026) No. 281
(Texte) Geneviève Goyer-Ouimette

(Exposition) NICOLAS FLEMING
Gérard Univers, DRAC – Art actuel, Drummondville. Du 7 février au 5 avril 2026

Nicolas Fleming : Gérard Univers

L’une des fatalités des ami·e·s imaginaires tient à leur disparition progressive de nos mémoires. Celui de la fille de Nicolas Fleming s’appelait Gérard Univers. Dépourvu de corps, il communiquait avec elle par l’entremise d’un téléphone filaire autrement non fonctionnel. Apparu en pleine pandémie, cet ami a généré de la joie là où il n’y en avait plus, tout en permettant à la famille d’aborder des sujets plus difficiles. En mémoire de son apport tangible, Fleming a souhaité fixer son souvenir ainsi que celui d’un quotidien imaginé. Pour ce faire, l’artiste adopte un protocole similaire aux jeux d’enfants afin de réaliser une installation composite bâtie de sculptures, de peintures et d’assemblages surprenants.


UNE AVENTURE À HAUTEUR D’ENFANT EN QUATRE TEMPS

De l’aveu de l’artiste, ce projet a été réalisé avec le sourire aux lèvres. Contagieux, cet état d’esprit – léger, ludique et curieux – est celui que l’on adopte en parcourant les quatre parties de l’exposition.

En entrant, on découvre un mur sur lequel on lit : « Ma première exposition », accompagné d’une centaine de dessins à colorier. Cet espace de médiation agit comme un décodeur en donnant un accès privilégié à l’installation. Réalisés par Fleming, ces dessins s’inspirent des œuvres et guident avec bienveillance l’œil vers leurs détails et particularités. Cette section fait écho à son approche qui consiste à emprunter le regard neuf des enfants sur le monde, à créer du merveilleux avec les objets banals.

En face du mur de dessins, dans l’espace, sont rassemblés des centaines de petits objets disparates savamment configurés : rasoirs, brosses à dents, jouets jetables, etc. Au centre de la salle, un lit recouvert d’un édredon de gazon synthétique évoque les mini-golfs. Sur celui-ci est perché Gérard Univers déguisé en autruche, qui s’élève en une impressionnante sculpture de quatre mètres. La tête du volatile, ronde et grise, évoque un visage humain schématisé, composé d’yeux, d’une bouche et d’un nez représentés au moyen de formes géométriques colorées. À son cou, son plumage est constitué de délicates feuilles d’aluminium. Son corps, quant à lui, est tapissé de multiples gants que l’artiste utilise dans son travail quotidien de technicien en muséologie. Le portrait de Gérard est accroché au mur, jouxtant une sculpture inspirée d’un bricolage réalisé par la fille de Fleming, que ce dernier a couronné de beignes empilés. Au sol, les formes que dessinent les objets font penser aux collants apposés sur la commode placée près du lit. Ici, l’artiste confère une nouvelle vie aux objets et aux matériaux pauvres issus de son quotidien, tout en nous donnant l’impression d’arriver en plein milieu d’un espace de jeu. Ainsi, notre regard et notre imagination passent d’un assemblage à l’autre, un peu comme si l’on participait à leur construction.

Nicolas Fleming, Gérard Univers (2026). Vue de l’exposition. Photo: Éliane Excoffier. Courtoisie de DRAC – Art actuel Drummondville



En contournant le lit-mini-golf, on découvre l’envers du mur, là où est accroché un vieux téléphone non fonctionnel rappelant le canal de communications privilégié par Gérard Univers, qui nous invite à lui poser des questions. Autour du téléphone, des messages sur des Post-it, rédigés par les visiteur·euse·s apparaissent chaque jour. Ils sont écrits par les personnes qui visitent l’exposition et évoquent le dialogue à une voix engagé avec Gérard Univers. Ce faisant, l’artiste nous invite à raviver de façon ludique nos ami∙e∙s imaginaires ; l’une des premières formes de discussion intérieure.

Enfin, faisant face au mur de Post-it, dissimulée tout au fond de l’exposition, la dernière section de l’installation évoque tout particulièrement le sablier du temps qui passe. On y découvre des objets assemblés, des sculptures, des peintures et des meubles. Un espace de bureau qui rappelle le lieu de travail de l’artiste s’impose, notamment avec une sculpture monochrome en gypse représentant un ordinateur – clin d’œil au travail typique de Fleming avec les matériaux de construction. Au mur, des peintures hyperréalistes reprennent les images de premières pages de livres d’art qui ont marqué son parcours, affirmant cette présence dans son œuvre. À leurs côtés, des bas-reliefs constitués de bouchons colorés montrent des lutins déguisés en fleurs – autres compagnons imagi naires de sa fille – dont les visages souriants et figés nous fixent. Ils évoquent, tout à la fois, les dessins et les jeux d’associations incongrues des enfants. À leurs pieds s’étend une myriade d’objets étranges et de compositions au processus surréaliste, par exemple des sculptures de vieux aspirateurs recouverts de plâtre coloré. L’artiste considère ceux-ci comme des marqueurs du temps. En les momifiant, il prolonge leur existence, les faisant passer d’objets utilitaires à objets d’art.

 

Nicolas Fleming, Gérard Univers (2026). Vue de l’exposition. Photo: Frédéric Côté. Courtoisie de DRAC – Art actuel Drummondville
Nicolas Fleming, Gérard Univers (2026). Vue de l’exposition. Photo: Éliane Excoffier. Courtoisie de DRAC – Art actuel Drummondville


UN ÉLÉPHANT AU MILIEU DE L’INSTALLATION

Au cœur de l’œuvre, Fleming dissimule également un aspect plus sombre de sa vie. En regardant plus attentivement l’installation, on y découvre diverses références à sa condition de diabétique de type 1. Cette maladie héréditaire lui impose l’obligation de s’administrer plusieurs fois par jour des injections d’insulines et de maintenir une diète stricte en limitant le sucre. Son hygiène de vie spartiate a des répercussions sur tous les aspects de sa vie et de celle de sa famille. Les multiples références aux sucreries disséminées çà et là – beignes, cornets de crème glacée, gâteaux – cachent donc un tout autre sens, celui de tentations interdites et de luttes journalières pour y résister. Les petites sculptures aux couleurs pastel qui représentent des biscuits d’avoines maison sont les rares desserts que l’artiste s’autorise.

Fleming réutilise dans ses œuvres ses stylos d’injections, capuchons contenant les aiguilles et pellicules d’aluminium scellant les pointes. On les trouve au cou de Gérard Univers en autruche, où les sceaux d’aluminium sont posés de façon à mimer des plumes, ainsi que dans la formation des lutins en fleurs, sur lesquels les bouchons d’aiguilles donnent une texture pixelisée. Au-delà de l’ingéniosité de ces détournements, c’est la quantité de ces éléments qui frappe. Ils deviennent, comme les aspirateurs, des marqueurs du temps, mais aussi les témoins d’un quotidien partagé et d’une vulnérabilité assumée.

La capacité de poétiser la vie de tous les jours n’est pas une qualité à acquérir chez Fleming. En effet, il arrive à poser un regard créatif sur les objets banals qui l’entourent et à les faire basculer dans un monde joyeux. Ici, le jeu prend chez Fleming une teneur existentielle. En cela, l’exposition réussit le pari de nous faire percevoir le quotidien et le temps qui fuit avec candeur et curiosité. 
 

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse