Portraits
(Automne 2026) No. 281
(Texte) Jean-Michel Quirion, Marianne Cloutier, Marie-Eve Beaupré

(Photos) LM CHABOT

Sarah Wendt et Pascal Dufaux : au plus près de l’inexplicable

Parce que certaines œuvres demandent moins à être expliquées qu’à être traversées. À l’occasion de ce numéro consacré au duo, il nous a semblé impossible de réduire la pratique de Sarah Wendt et Pascal Dufaux à une seule voix. Depuis près d’une décennie, leur démarche fascine ceux·celles qui la croisent, laissant derrière elle des impressions persistantes, des images rémanentes et une sensation de déplacement vers l’ailleurs. Pour approcher cette œuvre singulière, Vie des arts a réuni Marie-Eve Beaupré, Marianne Cloutier et Jean-Michel Quirion. Plus qu’un portrait conventionnel, ce texte prend la forme d’un témoignage polyphonique porté par un envoûtement commun pour une pratique qui n’a jamais cessé de torpiller les repères. Avec ce duo, les certitudes vacillent au sein d’un univers qui semble suivre ses propres lois. Dans leur travail à deux, l’onirisme domine et l’inattendu a tout le pouvoir.

PREMIER TÉMOIGNAGE :
LA SYNERGIE DE L’ALTÉRITÉ : RENCONTRE ENTRE UNE MACHINE D’ARCHIVAGE ET UN CORPS-SUJET
(Texte) MARIE-EVE BEAUPRÉ

La démarche bicéphale de Sarah Wendt et Pascal Dufaux s’est nidifiée au fil des années dans la complicité et la complémentarité de leurs désirs créatifs. Il était une fois une évidence, celle de leur synergie.

Elle développait une écriture chorégraphique entrelaçant temporalité, corporalité et musicalité. Il concevait des machines qui enregistraient la présence du corps tout en explorant le potentiel de sa représentation du point de vue de la sculpture.

Déjà perceptible dans l’œuvre performative Solo pour cor français (2009), l’intérêt de Sarah pour les dialogues entre le corps et le cor, entre le mouvement, l’espace et l’instrument, était prégnant.

Déjà ostensible dans l’installation Vision Machine no1 (2009), l’intérêt de Pascal pour la création de dispositifs permettant d’archiver l’empreinte de ce qui est de nature éphémère s’affirmait de façon manifeste.

Hiver 2017. Assise sur un petit fauteuil, dans le premier atelier partagé par le duo, celle qui écrit ces quelques lignes adoptait une posture d’écoute.

« I arrived in this space. The body of the other became material. »

Prononcés par Sarah en introduction de leur première œuvre collaborative – une installation vidéographique et performative intitulée Strange Moods and Dissonant Feelings (2017) –, ces mots annonçaient déjà, avec une grande lucidité, ce qui deviendrait le liant de leur méthodologie : la création d’univers où la fiction se confond avec la réalité.

Depuis, leurs idées résonnent et s’alimentent mutuellement, dans un échange à la fois réciproque et horizontal. 3 Songs (2026), une installation performative tripartite déployée à l’hiver 2026 à La Chapelle, à Montréal, entrecroisant chants, écritures sonores et chorégraphiques, formes sculpturales et machines de vision. À l’image de leur trajectoire créative, cette nouvelle œuvre aborde avec une intelligence sensible la beauté de la métamorphose et la puissance sensuelle du toucher, envisagées comme des actes de résistance dans un monde qui en a profondément besoin.

 

Portrait 281 - Duo
 

DEUXIÈME TÉMOIGNAGE :
UNE RENCONTRE
(Texte) MARIANNE CLOUTIER

Novembre 2023. Depuis plusieurs mois, Sarah Wendt et Pascal Dufaux développent un nouveau projet d’envergure. Malgré son état encore expérimental, iels commencent à le partager avec des commissaires. Je suis invitée à leur atelier. Exceptionnellement et avec leur accord, je m’y rends avec mon petit assistant de 7 ans, très heureux de participer à mes rencontres en ces jours de grève des professeur·e·s. À notre entrée dans leur espace sur l’avenue Casgrain, à Montréal, nous sommes instantanément happé·e·s par l’univers créatif du duo, envoûtant par ses formes, ses couleurs, ses motifs et ses textures.

Mon fils se fait discret pendant la visite : visiblement intéressé, il reproduit avec minutie les sculptures et les installations dans son carnet à dessin, posant seulement quelques questions sur les matériaux pour mieux les noter dans la marge. Sa présence nous amène à discuter de la perception des œuvres par les enfants, de différents niveaux de lecture possibles, des couches de significations, de l’équilibre fragile entre fascination, séduction et théorie, de l’importance de permettre un « accès sensible » aux productions artistiques, pour des publics de tous âges et de tous horizons, mais aussi pour les personnes ayant des limitations perceptives. Sarah et Pascal me parlent des sujets auxquels iels s’intéressent, des lectures et des théories qui les animent, de leurs parcours respectifs et de leur rencontre.

Je repense à cette visite et je revois la couverture géodésique velue et miroitante posée sur la grande plateforme de leur atelier : elle respire, animée par un mécanisme savamment dissimulé. Je revois les sculptures molles aux formes organiques et éclectiques, parfois longues de plusieurs mètres, remplies de sarrasin qui jonchent le sol et habillent l’un des murs, grappes invitantes qui, une fois posées autour du cou, agissent immédiatement sur le système nerveux. Je me rappelle les dessins et les croquis qui recouvrent la grande table de travail, laissant deviner ce qui se trame pour les mois à venir ; les vidéos des études ectoplasmiques, images incroyables dont on ne se lasse jamais ; les instruments artisanaux et les objets de toutes sortes. Je me rappelle surtout mon coup de cœur instantané pour ce grand projet en devenir, qui reposait près des fenêtres de l’atelier : un sablier improbable formé d’ordinateurs, de caméras, de mini-écrans circulaires, de pièces de plâtre et d’immenses récipients de verre soufflé remplis de miel.

Dans l’exposition que nous avons par la suite réalisée ensemble pour le Musée d’art de Joliette, cette œuvre est devenue une installation magistrale, complexe et fascinante, formée de l’Horloge de miel et d’Oracles (2024).Pour moi, ce projet traduit toute la force du duo Wendt et Dufaux : celle de créer un art total où s’opère la fusion de leurs pratiques respectives. Musique, performance, vidéo, art médiatique et sculpture s’entremêlent pour nous plonger dans un imaginaire de sensations et de perceptions, ouvrant la voie vers d’autres visions du monde.

 

TROISIÈME TÉMOIGNAGE : 
L’(IN)EXACTITUDE DES SONGES DE SARAH WENDT ET PASCAL DUFAUX
(Texte) JEAN-MICHEL QUIRION

Il y a près d’une décennie, en 2017, je rencontrais Sarah Wendt et Pascal Dufaux à Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard. À ce moment, iels venaient tout juste de s’allier pour former un même univers. Je comparais leur fusion à une sorte de Big Bang. Je me suis retrouvé ailleurs, télescopé dans le cosmos de Strange Moods and Dissonant Feelings (2017), une installation éclatée qui combinait déjà gestes chorégraphiques, distorsions sonores, projections et dispositifs de rétroaction vidéo différée, générant une mise en abyme sensorielle perpétuelle.

À peine deux ans après cette première apparition en duo, en 2019, je les invitais à AXENÉO7, à Gatineau, pour Quelque part dans l’inachevé, exposition dont je signais le texte. Au moment de sa rédaction, je me retrouvais dans le même état qu’à Charlottetown : déplacé, je ne sais où, dans une somnolence agitée, heurté par l’inexplicable. J’avais alors qualifié leur monde de « pop-apocalyptique ». Je n’étais pas peu fier de ce néologisme. Non pas parce qu’il annonçait une fin colorée, mais parce qu’il donnait l’impression que le réel avait déjà changé de régime. Pourtant, ce qui me frappait surtout demeurait ce sentiment persistant de perte de repères.

J’ai encore du mal, aujourd’hui, à trouver les mots justes pour décrire leur univers multidisciplinaire. Ou plutôt son instabilité. Sa vacuité. Tentative : un espace mitoyen dans lequel improviser ; où les temporalités paraissent en négociation constante ; où le vrai et le faux se bataillent ; où l’inachevé lutte avec des prouesses techniques d’une précision insoupçonnée. Un rêve éveillé traversé de sonorités noise frénétiques dans lequel des objets mutants sont animés par des corps. Tout semble y fluctuer, avec ou sans logique. Intuitions fulgurantes. Associations libres. Élans spéculatifs. Les effets sont vertigineux. Puis il y a le miel. Substance lente, étirée, suspendue, presque hors du temps. Un élixir qui se matérialise. Il s’écoule sans disparaître, se transforme sans s’épuiser et devient le médium d’une temporalité cyclique et continuelle. Des sabliers de miel. Du nectar, à jamais. Comme dans certains rêves dont on conserve une impression déconcertante au réveil, quelque chose m’échappe toujours, tout en demeurant anormalement juste. Un état de somnolence dans les limbes de Wendt et Dufaux. L’(in)exactitude de leurs songes.

L’instabilité traverse l’ensemble de leur démarche. Les points de vue se percutent. Le regard oscille sans cesse entre reconnaissance et désorientation. Chez Wendt et Dufaux, voir implique une sorte de réajustement. C’est fermer les yeux, se laisser aller et rêvasser tout en restant éveillé. Encore à ce jour, je reviens à leurs œuvres avec l’impression d’être asservi à un principe onirique dans lequel l’imaginaire du duo fait la loi. Récemment, en 2025, en découvrant l’exposition Clairière, présentée à CIRCA art actuel, à Montréal, j’ai éprouvé une fois de plus cet effet de déplacement. L’installation y déployait un environnement immersif et participatif, où sculptures somatiques en textile et dispositifs sensoriels composaient un espace de dissonances perceptives. Rien n’y visait la résolution d’un sens : tout y engageait plutôt une activation du corps. L’expérience ne répondait pas aux questions que je me posais lors de notre première rencontre en 2017. Elle les relançait autrement.

Avec ce duo, l’incertitude a tout le pouvoir. Les songes dictent. Le possible l’emporte. Le trouble devient une manière de voir le monde. 

 


 

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse