Se construire à travers le livre

(Texte) EUNICE BÉLIDOR
Numéro 277

Architecture of the Self: What Lives Within Us, de Mallory Lowe Mpoka, est à la fois un livre d’artiste et un livre d’art. Riche en photographies de son propre travail tout autant qu’en archives de la famille de l’artiste, ce livre-objet est pour Mpoka un médium de diffusion; un outil pour présenter ses réflexions et ses préoccupations au-delà de sa pratique photographique. Bien que, comme dans un livre d’art, les images occupent une place prépondérante vis-à-vis du texte, l’écriture demeure essentielle à la compréhension de la démarche artistique de Mpoka, ou plutôt, elle sert à justifier la création d’un tel objet à l’orée de sa carrière.

C’est que le livre d’art se présente souvent comme une sorte de recension d’une œuvre entière, une compilation du travail d’un·e artiste s’étendant sur plusieurs époques, montrant plusieurs de ses styles à travers l’histoire de sa carrière. Pourquoi donc créer, déjà, un tel objet? Où se situe ce livre d’artiste dans la «courte – mais si impressionnante trajectoire» (tel que le souligne Liz Ikiriko avec qui Mpoka s’entretient) de son jeune parcours?

Pour celle ou celui qui le lit, le livre Architecture of the Self peut être abordé comme une déambulation à travers la vie, personnelle comme professionnelle, de l’artiste. Nommée matriarche et donc archiviste de sa famille bamilékée à la suite du décès de sa grand-mère, Mpoka détient et conserve la mémoire familiale, devenue le point de départ de toutes ses réflexions et créations artistiques. À travers cette mémoire, Mpoka raconte son histoire et l’histoire de sa famille, qu’elle ponctue de ses lectures puis de citations qui ont affirmé certaines pensées et méthodes de travail qui ont propulsé sa recherche photographique des dernières années.

Conçu avec la maison d’édition Pièce jointe, Architecture of the Self se consulte avec beaucoup de plaisir: un mini-livre dans le livre surprend par les détails qu’il capture, ses pages-fenêtres magnifiant certaines images et ses pages-accordéons permettant l’ampleur du regard. Pièce jointe, qui «célèbre la matérialité et la sensibilité de la recherche en art», a été un choix évident pour Mpoka, qui souhaitait archiver les traces parfois intangibles de la recherche artistique: les lectures, surtout, mais aussi les mots-clés, les influences et les conversations informelles. Ces éléments, bien que matérialisés, sont aussi répétés et synthétisés dans l’entrevue de Mpoka menée par Ikiriko, comme s’il fallait clarifier leur présence fragmentaire à travers le livre. Bien qu’il n’apparaisse que dans les dernières pages, on se demande en fait si cet entretien a eu lieu au début ou à la fin de la conception du livre. Quoi qu’il en soit, on sent dans cette lecture plus théorique la voix chaleureuse et animée d’Ikiriko qui, vraisemblablement interpellée par cette discussion, adopte une posture la conduisant à (se) poser davantage de questions et à donner une place à ses propres intérêts de recherche dans l’exercice. Cela l’amène d’ailleurs à aborder un enjeu important: elle se demande d’où est venu à Mallory le titre Architecture of the Self, qui, chez elle, évoque son propre attrait pour «l’architecture et les structures domestiques vernaculaires et la manière dont elles se rapportent au corps ». Une réponse dans le style L’Arbre est dans ses feuilles…, où chaque élément qui constitue le tout du livre est détaillé: c’est ce que lui offre Mpoka, qui revient alors sur ce que chaque photographie capture et qui constitue la fondation de son identité personnelle et artistique, des bases lui ayant permis de construire une pratique solide et conséquente.

Le travail actuel de Mallory Lowe Mpoka, ou plutôt celui que le livre révèle, porte ainsi sur la documentation et la préservation du matériel archivistique personnel et familial à travers la photographie et le textile. Auparavant, sa pratique mettait plutôt en lumière l’autoportrait et avait un aspect performatif, reproduisant, entre autres, des photographies vernaculaires africaines: ici on se réfère précisément aux impressions à jet d’encre The Self-Portrait Project (2020), présentées à l’Art Gallery of Ontario, où Mpoka référait aux portraits en studio de Malick Sidibé. Cette dernière série n’apparaît pas dans Architecture of the Self, tandis que sa toute première, celle qui fût présentée au Livart en 2022 et qui la mena vers le baccalauréat en photographie à Concordia, s’y trouve. Cela s’explique-t-il par le fait qu’elle corresponde davantage aux aspects géographiques camerounais qui nourrissent sa pratique actuelle, répertoriée dans le livre?

En somme, Architecture of the Self: What Lives Within Us est un livre à garder tout près de nous. Il nous invite à renouveler notre relation aux images, surtout grâce aux textes qu’on lit attentivement et qui les positionnent autrement. C’est un petit ouvrage qu’on consulte pour se rappeler les différents potentiels de présentation des recherches, une manière inspirante de consigner ce qui subsiste de notre passé pour ériger notre futur.

Mallory Lowe Mpoka, Architecture of the Self: What Lives Within Us
(Montréal: Éditions Pièce jointe, 2024, 166 pages)

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