Signer la terreur

(Texte) CHARLES GUILBERT
Dans le numéro 277

L’une des fonctions de l’art est sans contredit de garder la sensibilité en éveil. Dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes bombardés d’imageschocs, c’est un défi de taille. Pour contrer l’engourdissement que cause la répétition d’informations accablantes, souvent poussée jusqu’à saturation, les artistes doivent trouver de nouveaux angles et de nouvelles approches, déplacer le regard, titiller les oreilles. C’est ce que réussit magistralement Rehab Nazzal avec son court métrage de seize minutes intitulé Vibrations de Gaza (2023)¹. La vidéo de cette Palestinienne qui partage son temps entre Montréal et Bethléem – où elle enseigne à l’Université Dar al-Kalima – a d’ailleurs remporté en décembre dernier le prix Iris du meilleur court ou moyen métrage.

Cette œuvre, remarquable en soi, nous l’avons découverte dans un contexte qui en démultipliait la force: l’exposition P pour Palestine, présentée cet automne à Plein sud art actuel, à Longueuil². Les commissaires Ariane de Blois et Muhammad Nour ElKhairy lui ont fait une place de choix parmi un ensemble de onze œuvres – majoritairement des vidéos – qui abordent la réalité palestinienne à travers le prisme du langage, faculté humaine dont la charge politique est trop souvent oubliée. Juste en face de la projection de Vibrations de Gaza, par exemple, la délicate vidéo de Nada El-Omari, from where to where (2021), propose une réflexion sur le multilinguisme forcé des exilés; y sont associés des intertitres poétiques traduits en trois langues (français, anglais et arabe), des images du quotidien et une discussion à bâtons rompus sur les langues des déracinés (en voix hors champ). Plus loin, projetée sur un mur, la vidéo I would like to visit (2017), de Muhammad Nour ElKhairy, nous plonge dans la compo sition d’un court texte portant sur les obstacles au déplacement imposés aux Palestiniens. Au fil des reformulations par effacement, déplacement et insertion que permet le travail à l’ordinateur, le propos se déploie en se précisant, en se nuançant, en se complexifiant, jusqu’à devenir pleinement critique de la violence coloniale subie.

Vibrations de Gaza manifeste cette même force critique en mettant en scène des enfants gazaouis atteints de surdité. On peut voir dans leur condition, qui les isole et rend toute communication plus ardue, une métaphore de ce que vivent les Palestiniens, frappés par l’indifférence de la communauté internationale. Mais ces jeunes ont un tel charisme que leur handicap se mue en force. Leur candeur et leur expressivité nous obligent à une écoute différente de ce qui se passe dans ce territoire occupé: une écoute plus sensible parce qu’intégrant cette dimension corporelle propre au langage des signes.

Un travail de sous-titrage à plusieurs niveaux nous entraîne dans leur monde – pas un mot, d’ailleurs, n’est prononcé. En plus de nous offrir en blanc la traduction écrite de ce que les enfants expriment par signes, on nous transmet en vert les questions qui leur sont posées et en bleu des informations à leur sujet. Quelques panneaux de textes, toujours percutants, ponctuent la vidéo en contextualisant les évènements évoqués. Enfin – et surtout –, nous sont fournies, en jaune et entre parenthèses, des informations répétées et continues à propos du son, comme on le fait en vidéodescription, et notamment celle-ci: «(bourdonnement des drones militaires)».

Avant le générique initial, on entend avec clarté le bruit des vagues qui sont filmées de nuit, mais dès qu’apparaît un premier enfant malentendant qui joue au bord de la mer, le son devient étouffé, indistinct; et il le sera jusqu’à la fin. Ce traitement sonore contribue à renforcer l’empathie du spectateur, qui se met à la place des jeunes. Le son des vagues de la Méditerranée, le chant des oiseaux et le vrombissement des appareils de l’armée de l’air israélienne se mêlent dans un bruit blanc complètement oppressant. Les commissaires ont eu l’excellente idée de diffuser cette ambiance sonore dans tout l’espace de la galerie, ce qui accentue la cohésion de leur remarquable exposition en soulignant l’omniprésence de la surveillance des Gazaouis par Israël.

La courbe dramatique que suit Vibrations de Gaza est subtile, mais implacable. Si on découvre d’abord les enfants tout au plaisir de leurs jeux au bord de la mer, en oblique, le thème de la peur s’annonce. Musa, dix ans, avoue craindre les poissons, et Amani, du même âge, dit avoir été témoin d’une horrible noyade. Outre ces confidences, le ton est alors léger. Dans le confort de sa maison, Mustafa, le petit frère de Musa, lance, tout sourire: «J’aime ma mère, j’aime jouer, j’aime dessiner.» On se dirige ensuite vers leur école spécialisée, la Société Atfaluna³: des scènes joyeuses d’activités enfantines (bricolage, jeu de marelle, etc.) sont entrecoupées d’entrevues où les élèves racontent des moments traumatiques qu’ils ont vécus lors d’attaques israéliennes. Plus le film avance, plus on entre dans la sensorialité particulière de ces enfants sourds. Amani dit éprouver moins de peur que son frère et sa sœur parce qu’elle n’entend pas, comme eux, les explosions. Certains disent percevoir le bruit des drones; d’autres, non. Mais tous rendent compte de la panique ressentie quand les vibrations des bombes traversent leur corps et que l’écroulement des édifices fait trembler le sol. L’impétuosité de leurs gestes, la crispation de leurs visages et l’expression intense de leurs regards communiquent, avec une puissance propre au langage des signes, la terreur dont ils sont victimes. Des scènes extérieures de destructions, de déflagrations et de sauvetages, brèves mais saisissantes, ponctuent les propos des enfants avec une fréquence toujours plus importante. S’intriquent ainsi l’expérience intime et le sort collectif, révoltants.

Le dernier panneau textuel du film nous apprend que Gaza sert, pour Israël, de laboratoire pour l’utilisation d’armes soniques. Il est donc possible que ce soit ce qui ait causé la surdité de certains des enfants dont on vient de faire la connaissance… On prend alors conscience de la radicalité de l’occupation israélienne: terrestre, bien sûr, mais aussi sonore et aérienne. La réalisatrice a d’ailleurs inséré ici et là des scènes qui mettent le ciel en évidence: Amani faisant des bulles de savon, Mohamad manipulant deux avions-jouets, un garçon dirigeant un cerf-volant aux couleurs du drapeau palestinien. À la toute fin du film, on entrevoit, la nuit, au bord de la mer, une femme qui, pour amuser son bébé, le lance dans les airs, puis le rattrape. Je tiens à y voir un signe d’espoir: celui d’une réappropriation de tout leur espace par les Palestiniens, d’un arrêt de la violence et, pour les enfants, du retour de l’insouciance à laquelle ils ont droit.

¹ Le film a été réalisé avant les destructions massives qui ont suivi le 7 octobre 2023.

² L’exposition était en fait présentée simultanément dans deux lieux: à Plein sud art actuel, à Longueuil, du 21 septembre au 14 décembre 2024, et à L’Œil de Poisson, à Québec, du 25 octobre au 15 décembre 2024.

³ Ce bâtiment a été bombardé par l’armée israélienne le 6 mars 2024.

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