Présentée à la Galerie Nicolas Robert, l’exposition The Cobbler’s Bridge de Simon Petepiece rassemble 14 œuvres murales – dessins gravés ou peintures sur gypse – ainsi que Crypt (2026), une installation qui occupe une place centrale dans la première salle. L’artiste montréalais s’intéresse aux environnements bâtis comme éléments porteurs de sens et de charges émotives. Détenteur d’une maîtrise en architecture de l’Université Carleton, à Ottawa, Petepiece développe sa pratique artistique en utilisant des matériaux et des procédés de construction qui furent l’objet de ses études. Cloisons sèches, plâtre, apprêt, montants en acier viennent composer ses œuvres murales et ses installations. Il s’agit de matériaux communs, industriels, bon marché, habituellement dissimulés, mais incontournables dans l’architecture contemporaine.
Aux premiers abords, malgré l’imposante présence de Crypt, l’espace de la galerie semble dépouillé, presque austère. La structure en cloison sèche occupe une place prédominante dans la pièce. Les visiteur·euse·s y entrent par un couloir couvert étroit avant d’arriver dans une pièce octogonale ouverte. L’endos brun des panneaux de gypse et les poutres en acier de l’entrée rappellent un tunnel de carrière, avec une trouée au plafond comme un puits de mine ou une cheminée.
À l’intérieur de l’octogone de Crypt se trouvent quatre petits bâtiments modélisés en gypse et en apprêt, surélevés sur une plateforme centrale, de laquelle se prolonge un pilier en acier qui vient créer des arches évoquant à la fois l’architecture gothique et l’art nouveau. La souplesse de l’alliage métallique des arches, pliées à la pince, est symptomatique de la « réduction des coûts des matériaux » abordée dans Friend to the Martyr, Friend to the Woman of the Shame, le texte qui accompagne l’exposition. Des échanges de courriels de l’artiste figurent dans ce texte et relèvent des transformations de paradigmes liées aux forces du marché dans la culture matérielle du XXIe siècle. Malgré la banalité des matériaux industriels utilisés pour l’installation, la transition du couloir sombre jusqu’à l’intérieur du volume octogonal crée une expérience de rite, voire de passage vers un espace sacré ou spirituel.
C’est en avançant dans l’exposition qu’on peut voir les œuvres murales de dimensions variées se révéler ; en faisant le tour de Crypt et dans la pièce du fond, où est située The Cobbler’s Bridge (2026), on trouve un hommage au travail de Jože Plečnik, l’architecte derrière le pont piétonnier érigé à Ljubljana, en Slovénie, vers 1931. L’œuvre éponyme, réalisée sur trois panneaux de cloison sèche, représente une procession de quatre personnages en vêtements ecclésiastiques traversant un pont. L’utilisation des matériaux de construction est non conventionnelle ; le gypse sert de surface de dessin. Petepiece procède par retrait ; les traits sont gravés à l’aide d’outils et des couches sont retirées pour obtenir des variations de couleurs et de textures. L’apprêt et la pâte à joint sont appliqués avec parcimonie pour créer des rehauts et des accents, mais l’artiste fait preuve d’une certaine économie dans son travail. Les références à l’architecture sont omniprésentes dans le corpus de Petepiece ; parmi les dessins gravés de dimension plus modeste, on peut voir Viollet (2026), une flèche de cathédrale gothique d’après celle de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc.
Simon Petepiece s’inspire également de l’iconographie occidentale prédominante dans la culture visuelle québécoise et européenne. Les représentations religieuses classiques sont toutefois revisitées ou légèrement détournées, comme c’est le cas dans les œuvres Crucifixion (2026) ou Lamentation (2026). Dans la première, le personnage émacié sur la croix est de profil – un point de vue atypique – et, dans le coin inférieur droit du dessin, deux têtes sont gravées sommairement dans la surface. Leur rapport au crucifié est incertain et leur attitude – indifférence ou recueillement – reste nébuleuse. Lamentation est inspirée des représentations de la Renaissance du Nord du Christ descendu de la croix. Cependant, le personnage schématisé est seul, coupé d’un village par une forme triangulaire, ce qui crée une certaine ambiguïté dans sa relation à l’espace. Dans l’œuvre Young Atlas (2026), une figure filiforme remplace celle généralement musclée du titan. La fragilité des personnages fait écho à celle des matériaux utilisés.
L’accrochage révèle aussi une considération pour les spécificités du lieu ; les motifs irréguliers du plancher en béton brut de la galerie guident l’emplacement de certaines pièces au mur. Simon Petepiece innove par son approche de l’histoire de l’art et de l’architecture. La combinaison d’éléments historiques et iconographiques avec la perspective singulière et personnelle de l’artiste forme un univers à la fois distant et familier, passé et contemporain, fondamentalement ancré dans la matérialité et profondément symbolique. Petepiece construit des ponts et ouvre des champs d’interprétation possibles par ses emprunts ou ses références à différents styles à travers les époques et les lieux.