(Texte) PRUNE PAYCHA
Numéro 278
En 2018, le photographe Bertrand Carrière est invité en résidence à la Cinémathèque québécoise. De cette immersion dans les collections de l’institution naît d’abord un film : Tout ceci est impossible (2018). Plusieurs années plus tard, le projet prend la forme d’un livre éponyme, coédité par la Cinémathèque et les éditions Somme toute. Cet ouvrage hors norme, structuré en quatre parties, rassemble nombre de travaux, dont une série amorcée dès 2001 sur laquelle s’ouvre le livre. Des images-temps réalisées avec une Bolex détournée en appareil photo aux photogrammes qui concluent l’ouvrage, le livre glisse naturellement des images personnelles du photographe parmi les images extraites des films conservés ou programmés à la Cinémathèque pendant la résidence.
Tout ceci est impossible s’offre comme une promenade sur le territoire touffu d’images fixes : fixées par nécessité, car imprimées, mais déjà une précision s’impose, le sujet, lui, étant en mouvement. Et c’est peut-être l’impossibilité d’arrêter absolument ce mouvement, non de l’image, mais du temps lui-même, qui fonde le livre et nourrit sa lancinante beauté. À travers cette collection dont chaque image semble minutieusement choisie et mise en page, Carrière rend hommage au cinéma tout en déployant une pensée en action sur la nature instable, féconde et insaisissable de l’image. Sur ce qui peut surgir lorsqu’on la répète, la déforme, la suspend. Lorsqu’on
entre en intimité avec sa matière, ses supports, ses outils.

Rappeler le contexte de création de ce livre de plus de 300 pages, c’est rappeler que tout commence, puis se matérialise, par et sur le film.
Pellicule photosensible ou œuvre cinématographique, de quel film parle-t-on ici ? Il semble précisément impossible de les dissocier, tant Carrière entremêle les deux langages avec fluidité. Comme les deux faces d’une même pièce qu’on rêverait justement de voir simultanément. À cette chimère de pouvoir voir le temps qui passe et l’empêcher de passer tout de même, Tout ceci est impossible répond par une forme esthétique forte qui trouble délibérément, et avec finesse, les frontières entre photographie, cinéma, archive et livre d’artiste.
Le format du livre, à première vue surprenant, s’impose finalement comme une évidence. L’esthétique générale de l’ouvrage, avec ses pages noires et épurées, évoque bien sûr la salle obscure de cinéma, mais fait aussi écho au langage photographique. La mise en page rappelle celle d’une planche-contact, tout en introduisant des variations subtiles où se rencontrent, voire se fondent, les deux médiums. Chaque page propose une manière différente d’entrer dans l’image : pleine page isolée, séquence incomplète, mouvement décomposé à la Muybridge, photographies qui s’étendent, se répètent ou s’interrompent. Feuilleter ce livre, c’est expérimenter une attention flottante, apprendre à voir autrement. La dimension cinématographique du projet y est ralentie, se fragmente, se laisse approcher dans sa matière première. Une pellicule, un morceau d’acétate, une lumière : et voilà qu’un monde surgit. Mais ce monde, déjà, menace de disparaître.
L’acte photographique de Carrière porte en lui cette conscience aiguë de l’évanescence. Photographe de plateau pendant de nombreuses années, cet amoureux du cinéma explore ici une zone que le septième art effleure sans s’y attarder sous peine de changer d’identité : l’image suspendue. Par définition, le cinéma est mouvement. Vingt-quatre images par seconde, dont aucune n’a la vocation d’être isolée. Que devient une image qu’on extrait de ce flux ? Que reste-t-il du récit, de la tension, de l’émotion, quand on isole un photogramme, quand on le recadre et qu’on le fige ? Carrière transforme le livre en table de montage, en chambre noire mentale, où les images – issues de Tarkovski, d’Hitchcock, d’Antonioni ou d’autres – sont rejouées, remontées, recomposées. Ce faisant, il ouvre la voie à une forme de réécriture. En extrayant et en recadrant certains fondus enchaînés, il revient, dans un langage photographique, à la surimpression et donc à une double temporalité de l’image. Carrière pratique ainsi une sorte de maïeutique de l’image cinématographique de laquelle il fait surgir une tierce proposition visuelle. L’élégance de ce geste se prolonge jusque dans la table des matières, où chaque visuel est désigné par un « d’après Psycho », « d’après Les ailes du désir »… Les sections Images noires, Photogrammes et Écrans lumineux s’avouent donc au-delà de la citation, pour inscrire chaque photographie dans une généalogie mouvante et instable que Carrière remanie.

Ainsi, Tout ceci est impossible n’est pas une compilation, mais un geste. Un geste simple et pourtant troublant, comme celui de détourner une Bolex pour photographier à la verticale. Un geste de dérivation, de recomposition, de déplacement. Il s’agit moins de montrer que de faire sentir ce qui tremble dans l’image. L’impossible, qui donne son titre à l’ouvrage, n’est pas un obstacle, mais une tension féconde : celle de photographier ce que le mouvement tente de lisser, celle d’extraire un instant de l’incessant. Oui, tout ceci est impossible, et pourtant Carrière le fait. Ce présent continu est celui qu’offre le livre par sa forme, qui rend possible cette tentative de faire durer ce qui, par nature, s’efface : le temps, la lumière, la mémoire. Il ne cherche pas à figer le souvenir ni à archiver le passé de manière définitive, mais à s’y frayer un passage, par couches. Chaque image, chaque page agit comme un seuil : on y entre sans être certain d’en ressortir. Ensemble, elles s’alignent en séquences, en boucles, en éclats. Plurielles, elles dialoguent en constellations. S’ouvre alors un espace de résonance.
Alors que nos regards s’habituent à l’image rapide, volatile, surabondante, Tout ceci est impossible propose un contre-rythme. Il impose la lenteur, l’opacité, la densité. Il demande du temps et en donne. Plus qu’un objet formellement accompli, ce livre est une méditation sur ce que peut encore l’image : non pas dire ou prouver, mais se manifester.
Bertrand Carrière, Tout ceci est impossible
(Cinémathèque québecoise et éditions Somme toute, 2025, 312 pages)
Images vertiges
