Lectures
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Christian Roy

(Livre) Linda Rutenberg
Traces : Memories of the Earth 
(Québec : Éditions VU, 2024) 
348 p.

Traces – Memories of the Earth

Cette publication bilingue accompagnait l’exposition Traces – Les mémoires de la terre de la photographe montréalaise Linda Rutenberg, présentée à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, du 8 novembre 2024 au 12 janvier 2025. L’album éponyme, survolant la seconde moitié d’une carrière de 30 ans, juxtapose ainsi 3 corpus liés au thème des traces fragiles d’environnements aux abois avec des sélections d’œuvres qui diffèrent en partie de celles figurant en galerie, tout en suivant le même ordre de sections. Ce trio d’essais photographiques témoigne d’un échange avec le paysage, le site physique ou l’environnement, comme l’explique en préface le cri tique John K. Grande. Ce dernier souligne de quelles façons Rutenberg a recours à la photographie pour sensibiliser le public à des aspects inaperçus de ce qui nous entoure. Une telle prise de conscience n’est qu’implicitement suggérée par une esthétique où les enjeux formels demeurent au premier plan, appelant de riches développements phénoménologiques. 

Si les murs pouvaient parler, comme Rutenberg leur en donne l’occasion dans une première section où elle capture le murmure d’annonces et de messages – voix graphiques en marge de la voie publique – , ce serait, comme l’écrit Grande, sous la forme « de vestiges physiques, de traces existantes d’écritures individuelles » et de « symboles et signaux qui constituent un codage universel de la communication ». Mais celle-ci demeure inarticulée en l’absence de toute clé, d’autant plus que le nomadisme numérique nous laisse désormais « sans papiers » à laisser comme traces par les rues que nous jonchions hier encore de communiqués à l’adresse de passants inconnus, brochés ou collés sur la moindre surface comme on jette une bouteille à la mer.

Rutenberg recueille les débris de cette mémoire anonyme de rencontres fortuites pour en recomposer les motifs énigmatiques tels qu’ils s’imposent à son regard, en subtils équilibres de couleurs vives et de textures tactiles. Il en résulte des agencements trouvés de surfaces planes rappelant les « nouveaux réalistes », passant du bleu Klein d’un mur de Reykjavik, en Islande, échancré de lettrages orphelins (2021, p. 10), aux restes d’affiches déchirées dignes des plasticiens Jacques Villeglé et Mimmo Rotella, voisinant parfois avec décalques et graffiti comme sur un plexiglas vert superposé à un mur de bois à Lisbonne, au Portugal (2023, p. 13), leurs ombres portées suggérant ici cette troisième dimension, comme le font ailleurs des reliefs râpeux ou boursouflés. D’une part, une qualité picturale moderniste émerge d’abstractions composées au hasard d’épiphanies concrètes, glanées le long des murs dans le sillage des photographes montréalais André Boucher (dans Épreuves du temps. Montréal : Carte blanche, 2008) et Robert Walker. D’autre part, une conscience postmoderne du cadre et des réflexes conditionnant la lecture des images se fait jour, par exemple dans les illustrations de couverture du livre (deux clichés réalisés à Édimbourg, en Écosse, en 2023) : recto, des rubans adhésifs tracent le contour d’une affiche disparue sur une vitre sale, laissant transparaître l’espace flou d’une grisaille ouverte au bleu du ciel ; verso, les restes d’une affiche collés sur une surface grise marbrée suggèrent un portrait-silhouette stylisé.

Dans la série Échos de la forêt, Rutenberg veut dépeindre celle-ci comme « a world that is alive, awake and aware » (p. 18), à protéger des effets du changement climatique et de la coupe à blanc. Rien ne laisse cependant deviner ces menaces dans l’évocation animiste d’un monde vert en sourdine, amortissant de lointains brumeux la frontalité imposante des troncs d’arbres. Certes visuels, ces clichés répercutent pourtant la discrète résonance sans perspective d’un « espace acoustico-tactile » (comme disait le penseur des médias Marshall McLuhan), souvent suggérée dans les corpus sylvestres d’autres artistes du Québec, que ce soit par superposition de vues décalées ou complémentaires ou par saturation d’un foisonnement confinant à la planéité (Holly King, Cécile Martin, Jocelyn Philibert – celui-ci même de nuit comme Rutenberg photographiant des jardins).

Exemple criant de la révision linguistique bâclée qui dépare malheureusement cette belle publication, le titre français de sa dernière section, Sur la glâce (sic), suggère une fixation à l’opposé du sens d’On Thin Ice, locution évoquant la situation précaire des cabanes de pêche déjà mises en valeur dans une série sur la Gaspésie en hiver, dont l’écrivain Bernard Lévy fit l’éloge en son temps dans ces pages (Vie des arts, no 234, 2014). Depuis lors, réchauffement planétaire aidant, leur durée d’utilisation annuelle fond avec la glace soutenant cette activité, qui tombe donc à l’eau. Des panoramas sur fond blanc de neige les ramènent à l’abstraction constructiviste de lignes obliques démarquant des aplats orthogonaux de couleurs vives, rehaussées dans de gros plans qui transforment cordages utilitaires, parois de bois et cadres cloutés de toile plastique en assemblages surréalistes. La distinction entre artifice et documentation, comme entre deux ou trois dimensions, s’en trouve brouillée, révélant l’essence de la photographie artistique. 

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