Présentée et développée en collaboration avec AXENÉO7, l’exposition vert soleil green sun réunit les projets soif de communauté/hungry for community d’AM Trépanier, ainsi que Pologne-en-Québec de Sarah Chouinard-Poirier et de Kinga Michalska. Les trois artistes ont travaillé en diapason sur leurs projets respectifs de longue haleine, contribuant les un·e·s les autres à la mise sur pied de leurs œuvres. Il est question de ruralité et de queerness. Des groupes de personnes queers et trans qui mettent leurs désirs utopiques en action. Iels quittent la ville et se regroupent en communautés pour mieux s’émanciper, mieux cultiver la terre et mieux respirer. La proposition archivistique d’AM Trépanier nous invite à découvrir ces récits de vie et à écouter les voix de ceux·celles qui s’y sont mouillé·e·s. Parallèlement, Pologne-en-Québec en fait la satire dans un docu-fiction et une fable folklorique empreints d’humour.
L’installation soif de communauté combine photographies, documents d’archives ainsi qu’une série d’entretiens réalisés avec des lesbiennes, des personnes trans et des personnes non binaires qui habitent la région. AM Trépanier nous fait découvrir, de manière approfondie, différentes commu nautés intentionnelles de l’Outaouais : des personnes qui ont pour objectif de créer des foyers de vie alternative, des espaces affinitaires, queers et féministes en milieu rural. Dans un rapport intimiste, l’artiste les interroge sur la mise en œuvre de leurs projets de vie. Priorisant l’histoire orale, iel nous permet d’entrer en contact avec ces vécus et réussit à contextualiser ce morceau d’imagi naire collectif. Au fil des photos et des conversations qui sont présentées, on partage le respect que l’artiste porte à ses sujets, à leur environnement, à leurs accomplissements et à leur ténacité. Avide de dialogue avec ces individus qui nourrissent et ravivent nos écosystèmes politiques, Trépanier construit un nouveau lot d’archives : une pratique de l’écoute.
Les salles subséquentes sont occupées par deux installations vidéo nous permettant de visionner les moyens métrages de Sarah Chouinard-Poirier et de Kinga Michalska. Bien assis·e·s au fond d’une chaise de camping ou avachi·e·s sur des courtepointes crochetées, on se joint à leur grande tablée. On fait un peu partie du décor en assistant aux scènes de cette utopie fictionnelle et dysfonctionnelle. Sous la forme d’un faux documentaire, Pologne-en-Québec met en scène un groupe d’ami·e·s queers qui se font évincer de leur logement montréalais au cœur de la COVID. Iels partent s’installer à la campagne, profitant du dédommagement accordé au TAL et de leurs chèques de PCU pour bâtir une commune. Iels s’offrent ainsi un havre de paix pour maté rialiser leurs idéaux à l’écart de la ville, dans la sécurité d’une famille choisie.
Les tableaux bucoliques sont rythmés par des entretiens avec les différent·e·s protagonistes. Chunky, Miami, Rover, Union et compagnie font le récit de la commune, de ses balbutiements jusqu’à son déclin. On les voit nourrir les poules, faire pousser des légumes, préparer des cornichons, former des comités de travail, profiter du grand air et courir dans les champs. Michalska livre une direction photo par laquelle on palpe l’humidité de la brunante, la lueur des chandelles, la chaleur de l’été et l’effervescence du jus de pickle. Mais l’insouciance champêtre des personnages laisse rapidement place aux déboires organisationnels. Les chicanes se multiplient, plusieurs déchantent et les camarades se creusent des cernes gros comme l’Île de la Tortue.
À travers un humour satirique et des personnages charismatiques, la proposition s’inscrit dans l’autodérision. On y projette un goût pour la fuite ou peut-être l’aveu d’un rêve étouffé. Alors que les épiceries deviennent un luxe et qu’on peine à se loger, l’envie de se retrouver en groupe affinitaire, à l’abri des regards intolérants, constitue un geste politique que l’on espère salvateur. Partager une hypothèque, avoir de l’espace et bénéficier d’un accès à la nature : voilà un privilège et une qualité de vie auxquels peu goûtent. Pourtant, ce type d’aspirations rurales n’a rien de nouveau. Le modèle de la commune persiste au fil des décennies et se renouvelle au sein des communautés LGBTQ+. Qu’iels y croient un peu, beaucoup ou passionnément, les queers cultivent dans leur imaginaire une version de Pologne-en-Québec, un désir d’évasion pastorale. C’est d’ailleurs un élan qui se consolide depuis une dizaine d’années par la prolifération d’images aux esthétiques cottagecore et farmcore sur les réseaux sociaux. Bien qu’elles offrent une vision idéalisée de la campagne, ces représentations d’une vie féerique en nature témoignent des aspirations rurales grandissantes chez les personnes queers1 ainsi que d’une potentielle réponse aux crises politiques et environnementales.
Dans la foulée, les racines colonialistes du cottagecore font souvent surface, véhiculant une imagerie traditionaliste ethnocentrique et des idéaux de droite. Malgré ces critiques, l’esthétique a su séduire les personnes queers marginalisées, racisées et xénogenres2 qui se la sont appropriée. Leur cottagecore tourne le dos au conservatisme des trad wife et à la famille nucléaire glorifiée. Il priorise plutôt l’inclusivité, le partage des activités et l’éclatement des structures familiales.
Pour certain·e·s, cette tendance s’inscrit aussi dans un rapport d’auto-préservation. Pologne-en-Québec apporte cette nuance en référant à la précarité du logement, mais en situant aussi son récit dans le contexte politique polonais. Cette alliance interculturelle est une réalité pour l’artiste Kinga Michalska et les collaborateur·rice·s polonais·e·s participant au projet (Johnny Forever Nawracaj, naveed L. salek nejad et Marcela Szwarc). Avec la montée récente du nationalisme et « le peak de la bullshit catho-fasciste en Pologne3 », les membres de commune fictive accueillent des ami·e·s trans polonais·es pour les aider à fuir la queerphobie de leur pays et les soutenir dans leur processus d’immigration.
Dans l’autre salle, Wesele (le mariage) nous offre une interprétation de la pièce de théâtre du même titre. Écrite en 1901 par le dramaturge polonais Stanisław Wyspiański, cette pièce majeure fait écho au contexte socioculturel est-européen de la chłopomania, où l’intelligentsia du début du XXe siècle éprouvait une fascination pour la paysannerie. La version de Chouinard-Poirier et de Michalska dialogue, par un saut temporel, avec le texte politique de l’œuvre originale. Le mariage d’un·e poète à une jeune fille de la campagne devient le symbole d’une critique révolutionnaire, une réflexion actualisée sur les rapports de classe en relation avec l’espace rural et ses transformations. Hanté·e·s par des personnages métaphoriques, les invité·e·s sont confronté·e·s aux paradoxes de leur torpeur militante. « Travaille ! Travaille ! Travaille !!! Stupide réformiste ! Sais-tu au moins comment casser le nez d’un fasciste4 ? », crie bébé Upiór en pleurant dans les bras d’un·e convive.
L’œuvre rend hommage aux déceptions politiques qui laissent un goût amer ou l’empreinte d’un burnout, mais aussi à l’amitié créatrice. Filmées avec doigté, les vidéos révèlent un processus collaboratif avec les acteur·rice·s et les cocréateur·rice·s. Des ami·e·s qui se parodient eux·elles-mêmes pour mettre en mots et en images une vision commune pseudo-fictive, et qui aménagent un terrain de jeu au fond du rang pour prendre le pouls de nos futurités.
Erin Barbeau, Enka Blanchard, Levi Qişin et Vinicius Santos Almeida, « Queer Fragmentation and Trans Urban Aesthetics: From Cyberpunk to Cottagecore », Glocalism : Journal of culture, politics and innovation, no 1 (2022).
Xénogenre est un terme désignant les identités de genres non binaires qui se situent en dehors des concepts et des terminologies anthropocentriques du genre. Les personnes xénogenres s’identifient davantage aux notions et aux ressentis du non-humain, tels que les animaux, les plantes, les couleurs, le vide, le chaos et plus encore.
Citation de Kuba, interprétée par Marcela Szwarc, tirée de Pologne-en-Québec.
Dialogue tiré de l’œuvre Wesele (le mariage) (2025).