(Coup d’œil sur l’international) ARIANE PATENAUDE
Numéro 277
Dans le corridor du MAC VAL menant à l’exposition Faits divers, un étrange bestiaire attire notre attention. Les monotypes de Didier Paquignon montrent des animaux croqués dans des situations plus absurdes les unes que les autres. À chaque dessin son récit, inspiré des rubriques de chiens écrasés et autres nouvelles de bas étage.
Plus loin, le rire jaune fait place au rouge sang: la pénombre et les mélodies discordantes annoncent la thématique du jour. Au centre de l’espace principal, quatre cimaises convergent pour offrir une vue panoramique de l’exposition. Cette scénographie ouverte, rayonnante, invite au vagabondage physique et intellectuel entre la réalité du médium (l’information pure et dure), son objet (l’insolite) et le glissement fictionnel qu’occasionne son appropriation artistique.

UNE « SOUS-CATÉGORIE » JOURNALISTIQUE
Arpenter l’exposition Faits divers, c’est revêtir tour à tour un habit de détective, de témoin oculaire, de victime, de coupable, de voyeureuse… C’est passer au crible un genre visuel et littéraire habituellement relégué au statut de «sous-catégorie» dans les médias: anecdotes, phénomènes étranges, incidents saugrenus… Bref, tout ce qui sort de l’ordinaire des gens de bonne foi.
Au XIXe siècle, les rubriques de faits divers dans les périodiques rassemblaient déjà ces « récits inclassables¹ » destinés à satisfaire la curiosité du public. Au fil du temps, leur écriture s’est développé pour devenir un style à part entière. L’objectif d’alors est resté inchangé : jouer précisément sur « la narration (l’interprétation) » de sujets farfelus tout en « se [parant] des oripeaux du sérieux et du vraisemblable² » de rigueur dans les colonnes journalistiques.
Les dernières expositions parisiennes s’étant concentrées sur les «crimes et châtiments³», l’approche des faits divers, sujet complexe et polymorphe, n’avait pas encore été véritablement abordée. S’inspirant de Structures du fait divers de Roland Barthes⁴, le commissaire et directeur du MAC VAL Nicolas Surlapierre a proposé une collaboration inédite à Vincent Lavoie, historien de la photographie à l’UQAM. Lavoie, spécialiste de l’image en tant que preuve, examine son rôle et la confiance que les sociétés lui accordent dans la construction de systèmes de croyances, du monde juridique jusqu’au monde scientifique, en passant par le religieux.
BROUILLER LES PISTES
Le principal enjeu des deux commissaires était de faire surgir une esthétique du fait divers tout en respectant son ADN. « Le fait divers ne possède pas de définition stable », rappelle Vincent Lavoie. « Il peut contenir un peu tout et n’importe quoi. » Prenant part au régime de la représentation, cette rubrique peut transposer les frontières de l’intelligible beaucoup plus aisément que tout autre produit issu de l’information. Le but est de « montrer les deux mondes », mais aussi de brouiller les pistes entre la réalité et l’expérience subjective rendue possible par le format de l’exposition. Son sous-titre, un poil didactique, incarne bien la complexité du sujet. La terminologie mathématique organise la pensée, assortie d’un abécédaire inspiré du Dictionnaire amoureux du fait divers de Didier Decoin⁵ pour les esprits cartésiens. Mais la rigueur des équations est bouleversée par des données « inconnues » s’additionnant au fil de la visite et surtout, la certitude de ne trouver « aucune réponse » au bout du compte…
Certain·e·s artistes proviennent du milieu du fait divers lui-même. La Brodeuse Masquée, fait-diversière de métier, crée des broderies à partir de mots qu’elle a entendus en salle de rédaction de nouvelles pour un quotidien régional. Pour sa part, la photographe médico-légale Angela Strassheim utilise le luminol lorsqu’elle capture des scènes de crime. D’autres artistes mènent l’enquête, réinterprètent des catastrophes, sèment le doute, proposant une interprétation sensible et personnelle de l’impensé.
On se surprend ainsi de constater le pouvoir évocateur des objets et des histoires. Passer devant une chaise⁶ ou un œilleton⁷ vous donnera peut-être des sueurs froides. Entendre à l’interphone l’appel d’embarquement de Françoise Dorléac⁸ ou observer le fantôme décontenancé de Mary Gallagher cherchant sa tête dans les rues de Griffintown9 vous plongera peut-être dans une réflexion perturbée.
L’invraisemblance du réel provoque parfois un vertige, un mélange d’effroi et de rire nerveux… Réaction typique du fait divers, lequel joue souvent sur une «microhistoire subalterne [voire] malsaine » pour exister. Cet aspect sordide, exploitant les registres du désir, du fétichisme et du voyeurisme, est un trait qu’apprécie particulièrement Vincent Lavoie: une information souvent mal-aimée mais qui paradoxalement génère un lien social, malgré tout ce qu’elle véhicule.
Le côté «variété» du fait divers se remarque notamment dans le choix large et hétérogène des quatre-vingts propositions. Mais l’étiquette cheap qui pourrait coller au genre s’arrête là: chaque artiste apporte son regard unique dans le grand lexique du fait divers et déploie toute la complexité et la finesse du répertoire.

DES ÉVOLUTIONS
La réinterprétation du fait divers entraîne des changements dans le registre de la représentation. La façon de traiter certains crimes, l’attention envers le non-humain ou encore le développement d’expertises judiciaires sont autant d’axes de recherche innovants pour Vincent Lavoie.
Camille Gharbi, par exemple, prend à bras le corps la question du féminicide dans une série de photographies montrant des objets usuels ayant servi à tuer des femmes. Ses «preuves d’amour», titre aussi fort qu’éloquent, replacent dans le concret ce qui était jusqu’alors pudiquement qualifié de «crime passionnel». On est aussi troublé·e par la vidéo de Pascal Bernier datant de 2001, dans laquelle des plantes sont livrées à une série de sévices assimilables à la torture. Le malaise met en lumière l’évolution de la sensibilité envers le non-humain: aurait-on eu la même réaction il y a vingt ans face au massacre de végétaux? Enfin, les objets collectés par Lawrence Abu Hamdan, associés à des affaires judiciaires au cours desquelles les preuves sonores furent contestées, interrogent la mémoire acoustique et son potentiel créatif dans la relation entre le réel, la mémoire et le subjectif.
Faits divers réinterprète les codes du genre par le prisme artistique. L’exposition célèbre les vingt ans du MAC VAL et est auréolée du label «Exposition d’intérêt national» délivré par le ministère français de la Culture.

(EXPOSITION)
Faits divers – Une hypothèse en 26 lettres, 5 équations et aucune réponse
Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (MAC VAL), Place de la Libération, Vitry-sur-Seine
Du 15 novembre 2024 au 13 avril 2025
¹ Anne-Claude Ambroise-Rendu, « Quand “les chiens écrasés” faisaient rire: les faits divers comiques 18701914 », Le Temps des médias, 2007/2 n° 9, 2007, p. 165181, shs.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2007-2page-165?lang=fr
² Loc. cit.
³ Régis Michel (2001), «La peinture comme crime», Musée du Louvre, Paris; Jean Clair (2010), «Crime et châtiment », Musée d’Orsay, Paris.
⁴ Roland Barthes, Structure du fait divers, dans Œuvres complètes, 1962-1967, (Paris : Seuil, t. 2, 2002 [1964]), p. 442-451.
⁵ Didier Decoin, Dictionnaire amoureux du fait divers, (Paris: Plon, coll. «Abeille», 2022), 820 pages.
⁶ Philippe Ramette (2001), Le Suicide des objets: le fauteuil [tabouret et fauteuil en bois, corde, dimensions variables], collection FRAC Grand Large, Hauts-de-France, Dunkerque.
⁷ Œilleton du Docteur Petiot (vers 1940), Collection du Musée de la préfecture de Police [métal peint, verre, étiquette papier, ruban adhésif].
⁸ Lidwine Prolonge (2015-2024), 26 juin [Exemplaire du no 952 de Paris Match en date du 8 juillet 1967, billet d’embarquement imprimé, fichier sonore]. 9 Natascha Niederstrass (2013), Déconstruction d’une tragédie: L’Étêtée [vidéo d’animation image par image, couleur, muet, 10’ en boucle].