Visites
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Emmanuelle Choquette

 

(Exposition) YANN POCREAU
de légers décalages
Galerie Blouin-Division, Montréal.  
Du 11 septembre au 1er novembre 2025

Yann Pocreau : de légers décalages

L’inattendu, la surprise, le hasard bien fait : autant de moments décisifs, fréquemment espérés, au cours d’un processus de recherche artistique. Bien que l’on puisse commencer avec une idée précise, une hypothèse, la démarche devient d’autant plus intéressante lorsqu’elle s’ouvre à l’imprévu et à la découverte fortuite. Cette sérendipité s’observe souvent dans le travail de Yann Pocreau ; elle en constitue même parfois le point de départ. Incontestablement, le sujet principal qui traverse les œuvres de l’artiste depuis plusieurs années est celui de la lumière. Quoi de plus étonnant et de plus versatile que ses effets sur les surfaces matérielles et immatérielles de ce monde ?

Yann Pocreau, de légers décalages (2025). Vue de l’exposition. Photo : Paul Litherland. Courtoisie de l’artiste 


Reposant en grande partie sur un travail avec des images trouvées et collectionnées par Pocreau, l’exposition de légers décalages n’échappe pas à cette logique. Si le rôle de la lumière au sein du processus photographique y est abordé, la lumière voile autant qu’elle révèle des images énigmatiques. Les origines des photographies présentées demeurent floues ; certaines semblent même tirées d’un long métrage indéterminé. Elles pourraient tout aussi bien provenir d’archives historiques, de films ou de collections personnelles. À travers des éclats de lumière, prenant la forme d’une brume réfléchissante ou de lignes dorées, des scènes collectives se devinent : des familles au bord de la mer, un groupe autour de la piscine, des proches lors d’une réunion. À la fois intimes et universelles, ces images génèrent une sensation d’ambiguïté familière, comme un récit fragmenté que l’on cherche à compléter. En effet, l’artiste choisit et travaille les images de ce corpus pour leurs caractéristiques hautement narratives, qui permettent d’imaginer de multiples histoires entourant les moments, les personnes et les lieux représentés. Que ce soit par des recadrages, des surimpressions ou l’ajout de voiles colorés sur certaines zones, Yann Pocreau met en tension, au sein de chaque photographie, le figuratif et l’abstrait, le réel et la fiction, le document et le songe. Comme dans un rêve, il devient impossible de décider si l’image apparaît ou s’évanouit, tel un souvenir pulsant entre réminiscence et évanescence.

Cette atmosphère onirique qui émane de plusieurs œuvres du corpus est contrebalancée par d’autres interventions, plus schématiques, qui font ressortir la structure et la composition des images. C’est le cas des droites dorées que l’on retrouve à divers endroits. Celles-ci sont en fait des soulignements des marques de pliage sur les supports originaux. Elles révèlent les propriétés matérielles de l’image photographique et témoignent des manipulations physiques qu’elle a subies à travers le temps. Ce geste de l’artiste apporte une dimension narrative supplémentaire en évoquant aussi, au-delà de ce qui est visible, la trajectoire de l’image en tant qu’objet : d’où vient-elle, où a-t-elle circulé, qui en a pris soin ?

Par ailleurs, la mise au jour de ces lignes de force influence notre lecture, en ce qu’elles guident le mouvement du regard et divisent l’image de manière inattendue. Mais ces lignes ne s’en tiennent pas au cadre : elles en sortent, sous l’aspect de barres de bronze architecturales apposées au mur et installées dans la salle d’exposition. Ces éléments tridimensionnels confèrent à la grille de composition des images une forme sculpturale abstraite qui ponctue le lieu et transforme, une fois encore, notre parcours.

La stratégie du prolongement dans l’espace est reprise dans la série Communities (2025), où plusieurs sphères noires et brillantes sont agencées selon diverses configurations, à la fois dans les photographies et au sol de la galerie. Comme l’évoque le titre, ce corpus propose des représentations purement abstraites de l’idée de communauté. Les balles sont disposées de manière à illustrer, en quelque sorte, des comportements de groupes variés dans lesquels les liens sont plus ou moins serrés entre les individus. Plus encore, ces ensembles peuvent rappeler des phénomènes astronomiques – un sujet que l’artiste affectionne – tels que l’attraction entre des corps célestes. Cette manière d’aborder la narration, cette fois conceptuelle, entre alors en tension avec les scènes collectives figuratives présentes ailleurs dans l’exposition. Toutefois, les récits que suggèrent ces sphères demeurent tout aussi mystérieux que ceux à l’œuvre dans les autres pièces présentées : on ne peut qu’en imaginer la source et la nature.

Finalement, ce que l’artiste nous propose est une plongée dans un univers évanescent où les temporalités et les couches de sens s’accumulent en autant d’histoires inattendues. Les images et les éléments sculpturaux qu’il nous donne à voir se déploient comme un éventail de représentations des possibles relations entre les corps, qu’ils soient matériels ou abstraits, ou qu’il s’agisse de souvenirs. Ici, la lumière ne fait pas qu’éclairer : elle construit des mondes qui interpellent notre présence. 
 

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