Battre la mesure et faire battre les cœurs : une musique déambulatoire et communautaire

(Texte) CHARLES CHIOVATO RAMBALDO
Numéro 277

L’art de la musique réside dans le partage et la communion. Sans un groupe, un ensemble, une association ou une cohésion sociale, la musique perd son pouvoir de réciprocité. Steven Feld, dans son ouvrage Sound and Sentiment: Birds, Weeping Poetics, and Song in Kaluli Expression, affirmait en 1982 que «[l]a musique, en tant que forme d’expression culturelle, est à la fois un médium et une métaphore du lien social, encapsulant les manières dont les communautés imaginent et affirment leur existence commune¹». La musique, bien plus que seulement un art de la performance, est un langage universel qui relie les individus d’une société donnée.

Dans des traditions comme la batucada brésilienne ou les musiques afro-cubaines, la création sonore constitue un espace de rassemblement. Ces pratiques, souvent rattachées à des rituels, à des transes collectives ou encore à des célébrations de vie, rappellent que le rythme et la mélodie peuvent transcender les mots, unissant souvent les participants autour d’une même expérience. En effet, comme le suggère Gilbert Rouget dans un ouvrage datant de 1980, «[l]a musique dans les rituels de transe ne se contente pas d’accompagner l’expérience; elle en est la condition sine qua non, une force agissante qui unit les participants dans une communion sensorielle et symbolique²». Ce principe trouve un écho dans chaque expérience musicale: le concert de l’orchestre classique de région, le spectacle de sa vedette préférée ou bien la messe du dimanche relèvent de formes musicales distinctes qui permettent aux générations, aux cultures et aux gens de se réunir.

Emily Marie Séguin et Marie-Hélène Massy Emond, improvisation publique lors d’une résidence de création (août 2024), voix, violoncelle et tambour à main, Parc Philippe Barrette, Ville de Témiscaming. Photo : Marie-Pier Valiquette

Cette manière d’être ensemble est pourtant souvent négligée aujourd’hui. La société et les nouvelles technologies qui floutent les frontières entre l’humain et la machine, de même que l’industrialisation et le capitalisme qui nous ont forcés à avoir comme modèle de vie le travail et la possession, participent à accentuer la polarisation et à creuser l’écart entre les classes sociales, en plus de maintenir une faible capacité d’attention de la population. Jacques Attali, théoricien inclassable, considère justement la musique comme «un modèle pour la compréhension des dynamiques sociales [qui] annoncent, au-delà des mots, les mutations de la société et ses tensions³». À force de vitesse, le temps passe et s’efface. Il suffit pourtant de peu pour créer une forme d’ancrage, pour prendre le pouls de la valeur des choses et pour révéler ce qui, de la réalité, nous émerveille et nous bouscule à la fois. Or comme une partition, à la manière des plus grandes symphonies, des récits citoyens comportant débuts – souvent – et fins – parfois – méritent d’être vus et entendus, mais surtout partagés. En sortant des sentiers battus – en quittant la scène et les musées –, la musique peut toucher des publics inattendus, transformer des espaces et soutenir des liens humains, sa valeur «ne résid[ant] pas seulement dans le plaisir esthétique, mais dans sa capacité à créer et renforcer le sentiment de communauté4» tel que le suggère John Blacking. La musique, ainsi, devient un puissant vecteur de ralliement. Et c’est dans la foulée de cette démocratisation de l’art de la création musicale, résistant à l’individualisme d’une société capitaliste et industrielle, que la proposition artistique de Marie-Hélène Massy Emond se développe.

L’artiste sonore a pour habitude d’explorer les thématiques de la solitude et de l’amitié, du deuil et de la dépossession, puis du travail et de la posture du colon sur le territoire dans sa pratique qui prend racine dans les régions excentrées du Canada – souvent des régions-ressources. Par leur biais, elle porte un regard critique sur notre société, l’art devenant un vecteur de réflexions et de transformations sociales. À l’automne 2024, l’autrice-compositrice-interprète présente This train, un projet prenant forme à Témiscaming, une petite ville mono-industrielle du Québec récemment secouée par la fermeture d’une usine, un événement rappelant tragiquement une autre fermeture survenue là-bas dans les années 1970. La reproduction de ce traumatisme collectif ravive le sentiment de vulnérabilité d’une communauté forcée, encore, de se réinventer.

La ville de Témiscaming n’est pas seulement marquée par son passé industriel. Elle abrite également une scène musicale vivante, essentielle à sa cohésion sociale. Comme en témoigne Emond, la musique y est omniprésente, prenant spontanément vie dans différents lieux de communion et devenant ainsi un espace de réconfort et de résistance, un moyen de se ressourcer mais surtout d’élargir ses liens sociaux. Le projet de marche-concert qu’est This train repose sur cette idée de partage et de réflexion populaires : en invitant les participants à se déplacer d’un espace urbain à un milieu naturel, en faisant des haltes à des points de diffusion sonore, Emond les enjoint à ouvrir leurs oreilles et leur cœur pour absorber les sons intrinsèques de la forêt et prendre le pouls de ceux liés aux créations artistiques et humaines qui y circulent. Elle fait de la déambulation musicale un happening social.

Les sons, les voix et les pas se mêlent ainsi pour créer une composition communautaire. En intégrant aux diffusions sonores des enregistrements d’entrevues menées avec les habitants de Témiscaming, Massy Emond ancre son œuvre dans une réalité sociale en prenant le parti de ces bribes d’existences chamboulées par les fermetures industrielles récentes. Ces témoignages, bien plus que de simples récits de vie, deviennent des éléments musicaux qui racontent autrement l’histoire d’un territoire et de ses occupants : celle des travailleurs, celle des bruits de machines, celle des paysages sonores naturels… En marchant ensemble, les participants redécouvrent leur environnement, attentifs aux sons, aux histoires et aux cicatrices du lieu.

«J’ai voulu travailler à Témiscaming pour faire un pas de côté et interroger le monde du travail dans mon territoire de région pillée, de région-ressource, de région-richesse», nous dit Emond. À travers This train, la musicienne autodidacte reste sensible à son environnement immédiat et intègre chaque petit pas individuel, chaque échange humain dans son œuvre collective. Elle génère ainsi un espace de rencontre où les barrières tombent, constituant le prolongement de sa communauté et de ce qui la traverse. En tant que langage universel et par son apport au projet, la musique permet de transcender les différences et devient un puissant moyen de guérison, d’inspiration et de rassemblement.

Marie-Hélène Massy Emond, exploration sonore avec les gens de la communauté lors d’une résidence de recherche sonore (septembre 2024), hydrophone, capteurs piezo, objets, eau, flûte à bec, Musée de la Gare, Témiscaming. Photo : Marie-Pier Valiquette

Massy Emond démontre comment l’art, à travers une mémoire commune dénuée de ses clivages sociaux préexistants, peut transformer la réalité et la faire devenir agente d’une cohésion particulière. Une création, un son, un pas suffisent pour redonner à un milieu son droit à un témoignage qui se réverbère dans l’espace social, permettant de considérer la trame de son héritage tout en questionnant les fondements de sa croissance et de son expansion. Ainsi bat la mesure et battent les cœurs, car comme le dit si bien l’artiste : « Il y aura toujours un lendemain.»

  1. Steven Feld, Sound and Sentiment: Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression (Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 1982), p. 82. “Music, as a form of cultural expression, is both a medium and a metaphor for social bonding, encapsulating the ways communities imagine and affirm their shared existence.” (Traduction libre).
  2. Gilbert Rouget, La musique et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession (Paris : Gallimard, 1980), p. 109.
  3. Jacques Attali, Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique (Paris : Faye, 1977), p. 120.
  4. John Blacking, How Musical Is Man? (Seattle: University of Washington Press, 1973), p. 39.

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse