Ce que racontent les monuments historiques : le cas de Mexico

(Texte) CATHERINE BARNABÉ

Les villes sont des compositions. À travers leurs architectures et leurs monuments, les temporalités cohabitent ; une certaine histoire y a été figée et nous est transmise. Ces récits perdurent, participent à forger nos manières d’habiter le monde à partir de nos perspectives sises dans des contextes singuliers. On nous a raconté le temps, les géographies, les histoires, les vivants qui les peuplent d’une certaine façon, en occultant maints éléments, personnes et points de vue. Nos imaginaires sont construits, les structures sont solides, il devient nécessaire de les secouer.

ÉBRANLER LES VÉRITÉS HISTORIQUES

Bien que ce ne soit pas un phénomène récent 1, nous voyons depuis quelques années, en Amérique du Nord, la multiplication d’actes de vandalisme sur des monuments historiques. À Montréal, les interventions sur des statues commémorant par exemple Dollard des Ormeaux, la reine Victoria, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve ou John A. Macdonald – on se souviendra de son déboulonnement qui lui a fait perdre la tête en 2020 – font ponctuellement les manchettes. Les groupes revendiquant ces actions protestent contre des symboles, très présents dans l’espace public, qui nous rappellent quotidiennement les gestes coloniaux, impérialistes et racistes passés et présents.

En s’attaquant à ces représentations, l’objectif est de dénoncer des situations d’oppression et de violence, puis de démontrer que plusieurs récits de l’histoire existent : l’importance accordée à certaines personnes et à des moments historiques précis est en décalage avec les informations connues aujourd’hui et cela nécessite une relecture et un réajustement des faits. Toutefois, lorsque des monuments sont touchés ou que des gens réclament leur démantèlement, des gens s’y opposent, criant à l’effacement de la mémoire et de l’histoire 2. Ces postures discordantes nécessitent des nuances. D’une part, des remises en contexte sont incontournables – l’ajout de plaques explicatives en est un exemple qui semble efficace en ce sens – afin de jeter un regard éclairé sur le passé en prenant en considération les perspectives contemporaines. D’autre part, des propositions artistiques peuvent judicieusement contribuer à rebrasser les récits historiques sans toutefois les annihiler.

LE CONTEXTE MEXICAIN

Au fil du temps, à Mexico, les strates narratives de l’histoire se sont accumulées sous forme d’édifices, de monuments, puis de vestiges qui façonnent cette ville éclectique et vibrante. D’une façon plus marquée, nous semble-t-il, que dans les grandes villes européennes dont l’histoire est pourtant dense, ici nous distinguons clairement les contours de ces fragments temporels épars qui persistent malgré le mouvement. Ce chevauchement des périodes – aztèque, coloniale, moderne et contemporaine – témoigne de l’héritage hétérogène qui caractérise la ville d’aujourd’hui. Plusieurs artistes vivant dans la mégapole mexicaine 3 travaillent dans l’espace urbain, avec la charge politique, sociale et historique qu’il porte. Il y a des résonances entre leurs pratiques ; ici, nous évoquerons deux approches qui utilisent des monuments pour interroger de puissantes structures de pouvoir.

SE DÉFAIRE DE L’EMPRISE PATRIARCALE

L’artiste mexicaine Julieta Gil explore les manières dont s’articulent la mémoire ainsi que sa matérialité, en prenant souvent comme matière des éléments qui composent l’espace public. Par exemple, l’œuvre Nuestra Victoria (2019-2020) se veut un exercice de préservation d’une action collective de protestation. En août 2019, des manifestations féministes ont eu lieu à Mexico pour dénoncer les violences policières et réclamer une enquête sur le viol présumé d’une jeune femme par des policiers. Malheureusement, les pouvoirs politiques et les médias ont rapidement mis l’accent sur ces soulèvements et leurs répercussions plutôt que sur les présumés agresseurs et la violence faite aux femmes dans tout le pays. Les voix féministes ont été tues, ce qui témoigne d’une misogynie systémique. Durant ce soulèvement populaire, des manifestantes ont apposé de nombreux graffitis sur l’énorme monument El Ángel de la Independencia (l’Ange de l’Indépendance) (1910), situé sur le Paseo de la Reforma en plein cœur de Mexico. Le lendemain, celui-ci a été barricadé sous prétexte d’être restauré : on voulait rapidement effacer les écritures. Gil a toutefois réussi à documenter ces paroles et ces revendications en créant une archive numérique 3D à l’aide de captations vidéo par drones et de photogrammétries. Ce mausolée, surplombé d’une colonne et de statues en guise de symbole de la libération et de la force du peuple mexicain, offre des représentations des concepts de droit, de guerre, de justice et de paix. Le monument n’a pas été ciblé afin de dénoncer l’une de ces figures, mais plutôt pour dénoncer ce qu’il évoque : la fierté et les valeurs d’un peuple – que l’on peut remettre en question à la suite de cet évènement où les paroles des femmes n’ont pas été entendues et ont été littéralement effacées dès qu’exprimées. Gil a somme toute réussi à préserver leurs voix et à les diffuser.

Un autre exemple éloquent du travail que Gil réalise afin de contribuer à dénoncer les structures patriarcales profondément ancrées dans l’époque contemporaine est l’œuvre Patriarchal Sculpture Pack (2021). Dans celle-ci, elle fait, en quelque sorte, un inventaire des représentations de ce système social qui s’immisce subrepticement dans nos quotidiens. L’œuvre est composée de plusieurs numérisations 3D, réalisées sur quelques années, dans les rues de Mexico. Les statues sélectionnées proposent des représentations irréalistes, ou hyper sexualisées, du corps féminin, de même que des mythes complètement décalés par rapport à la réalité des femmes ou encore des figures masculines érigées en héros. Ces sculptures à l’allure classique, qui forgent des paysages urbains comme celui de Mexico, sont rarement remises en question, car elles font partie du décor et leurs récits sont bien implantés dans l’imaginaire collectif. En les rassemblant dans une œuvre, Gil nous fait réaliser la récurrence de ce type d’objets qui, furtivement et avec le temps, teintent nos perceptions des dynamiques sociales.

SE DÉTACHER DE L’HISTOIRE COLONIALE

Andrea Ferrero s’adonne aussi au démantèlement de ce genre de symboles bien ancrés dans la matérialité même de la ville. L’artiste originaire du Pérou vit depuis quelques années à Mexico. Son travail en est un de réappropriation des motifs coloniaux présents dans l’architecture de l’Amérique latine qui, sans résistance, perpétuent des structures dans lesquelles la répartition des pouvoirs est déséquilibrée. Réalisant des projets dans divers pays, chaque fois, elle s’adapte aux réalités locales.
Dans sa récente exposition au musée Tamayo à Mexico, All The King’s Horses (2024), Ferrero prend comme objet le monument El Caballito (le petit cheval), réalisé par Manuel Tolsá entre 1796 et 1803, qui représente le roi Charles IV d’Espagne sur son cheval. La statue avait failli être détruite après la déclaration d’indépendance du Mexique, mais, quelques années plus tard, elle était repositionnée dans la ville et entourée d’une grille pour la protéger. Actuellement, une plaque indique que cette dernière est conservée pour sa qualité d’œuvre d’art et non en signe d’approbation de cet épisode de l’histoire coloniale. À partir de ce vestige, Ferrero a créé des répliques en chocolat de certains des fragments du monument, selon une échelle 1:1, et les a disposées au sol dans des réfrigérateurs industriels. Les morceaux de la statue maintenant déchue sont encerclés d’une grille de métal ouverte – une reproduction de celle employée dans les années 1800 et symbolisant la libération du cheval.

En utilisant du chocolat comme matériau au lieu du bronze original, Ferrero fragilise la sculpture en la rendant éphé mère et destructible. En la fragmentant, elle poursuit l’affaiblissement de ce qu’elle représente, ébranle ce puissant symbole colonial. Selon les différents contextes de présentation, l’artiste invite les gens à manger ses œuvres, traçant ainsi un parallèle avec la culture de la haute gastronomie et avec les pouvoirs coloniaux, tout en permettant au public de participer à la destruction de ces représentations problématiques. Dans l’œuvre All My Life I’ve Been Afraid of Power (2023), ce sont des colonnes et d’autres éléments architecturaux associés au colonialisme que les gens présents sont conviés à consommer : à première vue, on les croit faits de marbre rose, mais ce sont pourtant des morceaux de chocolat blanc. Ferrero ne fait pas que déconstruire, elle souhaite que les personnes concernées puissent reprendre le contrôle de leur histoire.

RECONSTRUIRE LES IMAGINAIRES

Julieta Gil et Andrea Ferrero effectuent un déplacement des objets – de l’espace public à l’espace de diffusion artistique – qui, lui, opère un bouleversement de notre perspective sur l’histoire. Cet acte, qui en est aussi un de mise en lumière et de revalorisation des récits occultés dans le contexte de l’Amérique latine, exprime un certain désenchantement politique et social. Malgré la violence latente que contiennent ces représentations, les pratiques des artistes sont fécondes ; elles redonnent une voix à des personnes oubliées par les récits officiels et la font entendre. Elles permettent aux monuments de nous raconter des histoires inédites.

Julieta Gil, Nuestra Victoria (détail) (2019-2020). Installation vidéo à deux canaux, 50 s. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Campeche, Mexico
Andrea Ferrero, vue de l’installation All The King’s Horses (2024). Chocolat noir, pigments naturels, réfrigérateurs en acier inoxydable, clôtures en fer forgé, tapis rouge. Musée Tamayo, Mexico. Avec l’autorisation de l’artiste et du Musée Tamayo. Photo : Rubén Garay

1 Dave Noël, « Six autres statues déboulonnées ou abîmées au Québec », Le Devoir, 1er septembre 2020, https://www.ledevoir.com/societe/585145/le-statuaire-decapite.
2 L’historien Martin Pâquet à Jean-François Nadeau dans « Déboulonner des statues pour contester la mémoire », Le Devoir, 13 juillet 2020, https://www.ledevoir.com/societe/580940/histoire-effacer-la-memoire.
3 Lors d’un récent séjour à Mexico, dans le cadre d’une résidence pour commissaire organisée par Molior, j’ai rencontré plusieurs artistes qui habitent la ville et remarqué de nombreux dialogues entre leurs pratiques.

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