Depuis son ouverture aux publics en 1977, le Centre Pompidou, à Paris, en France, a souligné plusieurs anniversaires. Cependant, 2025 est pour l’institution française une année particulière : celle de sa fermeture provisoire pour des travaux d’une durée de cinq ans. S’il ne s’agit pas d’un anniversaire au sens premier du terme, la fer meture momentanée de Beaubourg fait événement. Malgré les divers projets mis en place pour faire rayonner sa collection, la fermeture de l’établissement génère une absence géographique, sociale et structurelle dans le paysage culturel parisien, français et international. Elle est d’autant plus symbolique qu’elle intervient à l’aube de la célébration de ses 50 ans. Si la commémoration d’un musée sert régulièrement l’affirmation de sa légitimité et la mise en lumière de son rôle dans la société, la fermeture pour rénovation de Pompidou est l’occasion pour celui-ci de repenser son projet culturel initial ou – comme le Centre l’annonce lui-même –de « réinventer l’utopie originelle1 ».
QUELLE(S) UTOPIE(S) CÉLÈBRE-T-ON ?
Dès ses débuts, l’utopie pompidolienne est caractérisée par sa pluridisciplinarité et son intention d’ouvrir l’art pour tous les publics. Non seulement la pluridisciplinarité est voulue pour les différentes formes artistiques (favoriser la rencontre entre les arts et la création émergente), mais elle est aussi incarnée par l’agencement spatial du Centre (associer dans un même endroit un musée d’art moderne, une bibliothèque publique et un espace de recherche musicale). Bien que l’apparition du Centre Pompidou soit à l’origine controversée, le terme « utopie » s’installe progressivement pour le désigner jusqu’à en devenir un lieu commun. Toutefois, si cet idéal initial est soumis à l’évolution historique de l’institution et aux décisions de ses directions au fil des mandats, où en est l’utopie première, 48 ans après son inauguration ?
DE L’UTOPIE À LA PATRIMONIALISATION
Deux grandes tendances se dessinent dans son histoire, dont les années 2000 sont le pivot. Alors que la période allant de 1980 à 2000 est considérée comme étant en rupture avec le rêve d’origine – moins de 10 ans après son ouverture, la flexibilité de l’architecture et des parcours d’exposition du Musée national d’art moderne disparaissent « pour revenir à la monumentalité du musée-sanctuaire2 » –, au tournant du 21e siècle, c’est, selon plusieurs auteur·rice·s, une logique commerciale qui s’esquisse. Dans les années 2010, un nombre considérable d’expositions mettent à l’honneur des figures importantes du marché de l’art, d’après « une stratégie du blockbuster3 », à l’instar de celles organisées autour des artistes Jeff Koons en 2015 ou Cy Twombly en 2017.
En parallèle du passage progressif d’une utopie à un schéma plus classique (d’aménagement des espaces et des expositions), Beaubourg semble donc être devenu à travers les décennies bien moins révolutionnaire qu’à ses débuts. Alors que ses premières années sont empreintes d’une pensée radicale, les périodes subséquentes paraissent peu à peu laisser place à un processus de patrimonialisation. Le Centre autrefois controversé bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance officielle, à la fois architecturale, culturelle et institutionnelle. L’architecture conçue par les Italiens Renzo Piano et Richard Rogers n’est plus considérée comme une « usine » ou une « raffinerie » comme le suggéraient les sobriquets donnés à l’établissement à son ouverture en 1977, mais bien plutôt comme repère. Elle acquiert une présence monumentale dans le paysage parisien et international. La collection d’art moderne et contemporain du Musée est présentée par le Centre comme la plus importante d’Europe. Elle est constituée autour de chefs-d’œuvre et de figures de l’art moderne particulièrement mis de l’avant dans ses communications : Constantin Brancusi, Marcel Duchamp, Wassily Kandinsky, Henri Matisse ou encore Piet Mondrian4. Enfin, le Centre Pompidou bénéficie d’une image bien identifiée en France et à l’étranger, ce dont témoignent ses implantations à Malaga, en Espagne, en 2015, la création du nouveau pôle culturel et pluridisciplinaire KANAL-Centre Pompidou inauguré en 2018 à Bruxelles, en Belgique, et le partenariat entre le Centre et le Shanghai West Bund Development Group Co., Ltd. établi en 2019 en Chine.
Certes, l’idée du Centre Pompidou comme objet « patrimonial » et « monumental » n’est pas récente. Déjà, en 2007, le Français Yves Jeanneret, professeur émérite en sciences de l’information et de la communication, évoquait « l’oxymore institutionnel » dont est porteur Pompidou, c’est-à-dire la tension entre l’idée insolite originelle et les enjeux de monumentalisation qui le caractérisent au cours de son évolution5. Le Français Claude Massu, professeur émérite d’histoire de l’architecture, rappelait lui aussi le caractère paradoxal d’un bâtiment « voulu comme anti-monument », mais « devenu une référence architecturale considérable par un renversement ironique de sens6 ». Cependant, le lieu, non accessible aux publics de 2025 à 2030, semble plus que jamais se présenter – dans sa non-accessibilité même – comme une image par excellence de la dimension monumentale de Beaubourg. Les travaux et la fermeture signalent d’autant plus l’enveloppe extérieure du Centre, chef-d’œuvre du modernisme architectural, et l’histoire que l’édifice incarne.
Là où la patrimonialisation et l’institutionnalisation peuvent figer, freiner ou contraindre (la programmation, les modes d’exposition, la place accordée à la création contemporaine), l’utopie est un moteur, une origine et un horizon7. L’intervention architecturale qui justifie la fermeture du Centre en 2025 consistera à réaménager le Forum existant – aire d’accueil historiquement située en son centre – et à l’ouvrir sur une Agora au niveau inférieur, elle-même considérablement agrandie pour recevoir les arts visuels et vivants. Sans qu’on intervienne sur la façade du bâtiment technomorphe, sa colonne vertébrale sera modifiée : la fluidité du passage entre les espaces et les disciplines sera accentuée. En parallèle, le nouvel aménagement du lieu favorisera l’appropriation de l’art par une multiplicité de publics, que ce soit dans leurs déplacements ou dans leurs pratiques.
CÉLÉBRER UN RENOUVEAU OU COMMÉMORER LE RÉVOLU ?
Projet conçu pour créer le mouvement et générer des rencontres, le réaménagement prévu entre 2025 et 2030 suffira-t-il pourtant à « réinventer » les principes fondateurs du Centre Pompidou ? Si cette opération favorise la perception du Centre comme un lieu pluridisciplinaire – l’une de ses raisons d’être à l’origine –, sera-t-elle accompagnée d’une nouvelle stratégie de diversification des publics ?
Au terme de sa période de fermeture, en 2030, le Centre Pompidou disposera de sept années pour dévoiler son programme avant de fêter ses 60 ans. Compte tenu de la crise pandémique, de ses impacts et de la fermeture progressive de l’établissement en 2020 pour réhabilitation, les premiers moments qui succéderont à l’échéance des rénovations seront sans doute décisifs pour mettre en perspective l’histoire des années les plus récentes de Beaubourg. Dans le contexte où le Centre Pompidou souhaite placer ses travaux sous le signe de la réinvention de « l’utopie originelle », une dernière interrogation subsiste : en 2037, à l’occasion du premier anniversaire de l’établissement organisé à la suite de sa réouverture, commémorera-t-on le souvenir d’une utopie révolue ou célébrera-t-on le renouveau de l’idéal initial ?
1 Centre Pompidou, « Le Centre Pompidou se métamorphose », 2025. https://centrepompidou.fr/fr/le-centre-pompidou-se-metamorphose.
2 Bernard Dufrêne, « Monument ou moviment ? », Les Cahiers de médiologie, n° 7 (1999), p. 183-191. https://doi.org/10.3917/cdm.007.0183.
3 Bernard Hasquenoph et Maxime Rousset, « Le Centre Pompidou, une utopie rouillée », dans « Tuyaux d’une usine culturelle sous pression », Revue du Crieur, n° 7 (2017), p. 22-37.
4 Centre Pompidou, « Les chefs-d’œuvre », 2025. https://centrepompidou.fr/fr/collection/les-chefs-doeuvre
5 Yves Jeanneret, « Pluridisciplinarité et transmission », dans Centre Pompidou, 30 ans d’histoire, dir. Bernadette Dufrêne (Paris : Éditions du Centre Pompidou, 2007), p. 297-299.
6 Caroline Massu, « Le Centre Pompidou, objet patrimonial ? » dans Centre Pompidou, 30 ans d’histoire, dir. Bernadette Dufrêne (Paris : Éditions du Centre Pompidou, 2007), p. 301-304.
7 Sans doute faut-il préciser que l’intention n’est pas de donner une connotation péjorative aux processus de patrimonialisation et d’institutionnalisation qui accompagnent l’évolution du Centre Pompidou, mais bien plutôt de comprendre de quelles manières ils pourraient s’articuler à l’ancrage utopique qui a présidé à l’évolution du lieu.